Actuellement plongé dans des lectures nécessitant du temps, je lis parfois des textes en guise de détente, et de recherche bien sûre.

Extrait d'Eloge de la folie d'Erasme.

"Ceux qui ayant la rage de bâtir, changent aujourd'hui le rond en carré et demain le carré en rond. Il bâtissent sans paix ni trêve, jusqu'à ce que, complètement ruines, il ne leur reste ni gîte ni pain. N'importe, ils ont toujours goûté pendant quelques années un bonheur parfait. Tout près d'eux figurent, à mon sens, les gens qui, par des moyens inconnus et mystérieux, veulent changer la nature des choses et cherchent par terre et par mer un cinquième élément. Alléchés par un doux espoir, ils ne reculent jamais ni devant la fatigue ni devant la dépense. Ils imaginent toujours quelques merveilleuse découverte qui les repaît d'illusion et leur fait aimer leur chimère jusqu'à ce que, à bout de ressources, il ne leur reste pas de quoi construire un fourneau. Ils continuent néanmoins leurs beaux rêves et excitent tant qu'ils peuvent les autres à partager leur félicité.

Lorsqu''ils ont perdu toute espérance, ils se consolent largement en songeant à cette devise : "dans les grandes choses, il suffit d'avoir voulu". Puis ils accusent la brièveté de la vie, qui ne leur permet pas d'accomplir une oeuvre aussi vaste.

Je ne sais trop si je dois admettre les joueurs dans notre collège. Est-il pourtant un spectacle plus sot et plus ridicule que de voir une foule de gens tellement passionnés, qu'au seul bruit des dés leur coeur tressaille et bondit ? Toujours attirés par l'appât du gain, lorsqu'ils ont perdu tout ce qu'ils possèdaient, en brisant leur vaisseau contre l'écueil du jeu, bien plus redoutable que le cap Malèe, et qu'ils se sont retirés grand peine du naufrage complètement nus, ils font tot à tout le monde plutôt qu'à celui qui a gagné, dans la crainte de passer pour des gens peu sérieux. Ne voit-on pas des vieillards presque aveugles jouer avec des bésicles ? Et lorsque enfin la goutte , pour les punir paralyse leurs doigts, ils louent un remplaçant chargé de faire tomber les dés. Tout cela serait fort joli, si le plus souvent ce jeu ne dégénérait en rage et ne concernant les Furies plutôt que moi.

Mais en voici d'autres qui assurèment sont bien de la même farine que nous. Je veux parler de ceux qui se plaisent soit à entendre, soit à raconter des miracles et des prodiges imaginaires. Ils ne se lassent point d'écouter les fables les plus étranges sur les spectres, sur les revenants, sur les esprits, sur les enfers, sur mille autres merveilles de ce genre. Plus la chose d'éloigne de la vérité, plus ils y ajoutent foi, et plus leur oreilles en sont délicieusement chatouillées. Ces contes ne contribuent pas seulement à tuer le temps d'une façon fort agréable, ils sont encore une source de gain, surtout pour les prêtres et les prédicateurs.

Il faut ranger dans cette catégorie ceux qui nourrissent la folie mais douce conviction qu'en apercevant par hasard un gigantesque saint Christophe en bois ou en peinture, ils ne mourront pas dans le journée, qu'en invoquant la statue de saint Barbe dans les termes prescrits, ils reviendront d'un combat sains et saufs, qu'en visitant saint Erasme à certains jours, avec de certains petits cierges et de certaines petites oraisons, ils deviendront bientôt riches. Ils ont fait de saint Georges un second Hercule et un second Hippolyte. Il parent très religieusement son cheval d'un caparaçon garni de boules d'or,et, s'ils ne l'adorent pas tout à fait, ils cherchent de temps en temps à gagner ses bonnes grâces par de petits présent. Jurer par son casque d'airain est un serment de roi.

Que dirai-je de ceux qui se flattent agréablement de la rémission imaginaire de leurs crimes, et qui mesurent, comme avec une clepsydre, la durée du purgatoire, calculant sans se tromper et avec une précision mathématique les siècles, les années, les mois, les jours et les heures ? Ou bien de ceux qui, grâce à des signes ou à des prières magiques qu'un pieux imposteur a imaginé, soit pour se divertir, soit par intérêt, se promettent tout, richesses, honneurs, plaisir, abondance, santé toujours florissante, longue vie, verte vieillesse, et enfin une place au ciel à côté du Christ ? Encore cette place, ne la souhaitent-il que le plus tard possible, c'est-à-dire qu'ils ne veulent goûter les joies célestes que quand les plaisirs de la terre les auront abandonnés à leur corps défendant et malgré tous leurs efforts pour les retenir. Ainsi voilà un marchand, un soldat, un juge, qui en jetant une petite pièce de monnaie prise sur tant de rapines, croit effacer d'un seul coup toutes les souillures de sa vie, qui s'iamgine que tant de parjures, tant de débauches, tant d'ivresses, tant de disputes, tant de perfidies, tant d'impostures, tant d trahisons, seront rachetés qu'il sera libre de recommencer de nouveau la série de ses crimes. Quoi de plus fou, je me trompe, quoi de plus heureux que ces gens qui, en récitant chaque jour sept versets du psautier, se promettent la félicité suprême ? Or, ces verset magiques furent indiqués, dit-on, à Saint Bernard par un démon spirituel assurément, mais plus léger qu'adroit, car le pauvre diable fut pris dans ses filets.Et de pareilles folies, qui me font presque rougir moi-même, sont approuvées non seulement du public, mais de ceux qui enseignent la religion....."