Flaubert lettre Gustave Flaubert

Billet proposé par Michèle

Lire pour vivre

Ces trois mots sont de Flaubert, et ils avaient été choisis il y a une dizaine d’années par Alexandre Jardin, grand militant de la lecture, pour un recueil de textes où des auteurs disaient leur amour de la lecture.

On pourrait bien y revenir encore, en ces temps fériés où on a envie de prendre au mot ceux qui disent : Ah ! Je lirais bien davantage si j’en avais le temps.

Car la question se pose : au fait, pourquoi faut-il lire ? Pour s’amuser ? Pour se distraire ? Pour se former ? Oui, tout cela à la fois, et surtout, ce sont les mots mêmes de Flaubert : Lisez pour vivre écrit-il dans une lettre qui se trouve dans le IIème volume de sa correspondance, en date du 6 juin 1857. Comme toute la correspondance de Flaubert, elle est extraordinaire de bout en bout. D’ailleurs les lettres de Flaubert abondent de conseils non pas seulement des conseils de lectures, mais le conseil même de lire. Qu’il s'adresse aux jeunes écrivains, comme le bien oublié Edouard Gachot : « Lisez les classiques. Vous avez trop lu de livres modernes ; on en voit le reflet dans votre œuvre », lettre de 1879. Et qu’il s’applique aussi à lui-même : « Il faut prendre l’habitude de lire tous les jours (comme un bréviaire) quelque chose de bon. Cela s’infiltre à la longue. « Moi je me suis bourré à outrance de La Bruyère, de Voltaire (les contes) et de Montaigne ».

Le conseil de lire « pour vivre » s’adresse à une femme dont le nom a survécu surtout à cause de sa correspondance avec Flaubert, qui va s’étendre sur 19 ans, Mlle Leroyer de Chantepie. C’est une femme alors âgée d’une cinquantaine d’années, qui vit à Angers. Elle n’est pas mariée, elle consacre sa fortune à aider des nécessiteux, comme on dit à l’époque, elle est catholique mais souvent prise de doute.

Elle souffre de l’étroitesse de sa vie et de la vie de province. Elle écrit dans des journaux, publie un ou deux romans, va voir l’Océan et des spectacles d’opéra à Nantes. Mais elle s’ennuie.

Lettre à Mademoiselle LEROYER DE CHANTEPIE (Croisset juin 1857).

« …Imaginez un homme qui, avec des balances de mille coudées, voudrait peser le sable de la mer. Quand il aurait empli ses deux plateaux, ils déborderaient et son travail ne serait pas plus avancé qu’au commencement. Toutes les philosophies en sont là. Elles ont beau dire : « il y a un poids cependant, il y a un certain chiffre qu’il faut savoir, essayons » ; on élargit les balances, la corde casse, et toujours, ainsi toujours ! Soyez donc plus chrétienne et résignez-vous à l’ignorance. Vous me demandez quels livres lire. Lisez Montaigne, lisez-le lentement, posément ! Il vous calmera. Et n’écoutez pas les gens qui parlent de son égoïsme. Vous l’aimerez, vous verrez. Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non lisez pour vivre. Faites à votre âme une atmosphère intellectuelle qui sera composée par l’émanation de tous les grands esprits. Etudiez à fonds Shakespeare et Goethe. Lisez des traductions des auteurs grecs et romains, Homère, Pétrone, Plaute, Apulée, etc. Et quand quelque chose vous ennuiera, acharnez-vous dessus, vous le comprendrez bientôt. Ce sera une satisfaction pour vous. Il s’agit de travailler, me comprenez-vous ? Je n’aime pas à voir une aussi belle nature que la vôtre, s’abîmer dans le chagrin et le désœuvrement. Elargissez votre horizon et vous respirerez plus à l’aise. Si vous étiez un homme et que vous eussiez vingt ans je vous dirais de vous embarquer pour faire le tour de monde. Eh bien ! Faites le tour de monde dans votre chambre. Etudiez ce dont vous ne vous doutez pas : le Terre. Mais je vous recommande d’abord Montaigne. Lisez-le d’un bout à l’autre et, quand vous aurez fini, recommencez. Les conseils (de médecins, sans doute) que l’on vous donne me paraissent peu intelligents. Il faut, au contraire, fatiguer votre pensée. Ne croyez pas qu’elle soit usée. Ce n’est point une courbature qu’elle a, mais des convulsions. Ces gens-là, d’ailleurs, n’entendent rien à l’âme. Je les connais, allez… »

 

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