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Qu’est-ce que l’homme ? Francis WOLFF nous propose une analyse en profondeur de la façon dont les penseurs ont considéré l’homme au cours des siècles. Il réalise une synthèse pertinente, nous permettant de discerner un peu mieux qui nous sommes,avec les perceptions qui en découlent.

L’Homme d’Aristote, l’ « animal rationnel »

L’Homme de Descartes, le « sujet pensant » dualisme corps esprit.

L’Homme structurale, « le sujet assujetti » l’homme de la sociologie, de la psychologie, l’homme qui se façonne.

L’Homme neuronal, « un vivant parmi les autres vivants »

F. WOLFF effectue un travail philosophique précis sur chacune de ses figures. Lire cet ouvrage, l’étudier, c’est apprendre et comprendre un peu mieux la place et le rôle de l’homme, c’est se penser et penser le macrocosme, c’est un cheminement qui nous ramène au « connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers ».

Je vous propose des extraits sélectionnés au cours de ma lecture qui seront je l’espère en eux-mêmes un tracé pour le comprendre et le questionnement.

" L’homme des sciences humaines et sociales qui, au milieu du siècle s’épanouissait dans le paradigme structuraliste de LEVI-STRAUSS, BENEVISTE ou LACAN, et qui triomphait encore chez BOURDIEU, cet homme-là s’est effacé du paysage.  On était passé de l’homme structurale à l’homme neuronal selon le titre du livre de Jean-Pierre CHANGEUX.

Qu’est-ce que l’homme... ? Dites-moi donc comment vous définissez l’homme, je vous dirai ce que vous croyez pouvoir savoir, ce que vous pensez devoir faire et ce que vous pouvez en espérer. »

« Qu’est-ce qui est premier et fonde l’autre ? L’idée que l’on se fait de l’homme, où l’idée de ce que doit être la connaissance ?

Nous entendons par science toute entreprise de connaissance d’un domaine particulier qui s’efforce d’en décrire et d’en expliquer les phénomènes en confrontant ses concepts et ses théories de l’expérience aux moyens de méthodes transmissibles. »

« Les connaissances scientifiques ne sont pas vraies ou fausses, elles ne visent pas la vérité, mais la certitude du moins une certitude rationnellement justifiée et inséparable de la théorie dans laquelle elles s’insèrent. En science en évalue les connaissances à leurs principes, en morale on évalue les normes à leurs effets.

L’homme antique, «  l’ animal rationnel ».

« Ce qu’on ne peut pas vraiment définir n’a pas vraiment de réalité, un genre doit dire l’essence : ce n’est pas un ensemble d’individus mais plutôt une conjonction de caractères naturellement liés entre eux dans les êtres qu’il désigne. Vivre, voilà ce qu’est être pour un homme. Le genre de l’homme dit son essence, c’est-à-dire ce qu’est l’homme pour exister. L’essence d’un être est ce sans quoi il ne serait pas ce qu’il est, ce sans quoi il n’existerait pas du tout.

On ne demande plus ce qu’est un homme, mais ce que c’est pour un homme d’être vivant. La question de la définition de l’homme devient donc celle-ci : qu’elle est la propriété qui suffit à différencier l’homme des autres « vivants », et qui explique toutes les autres différences avec eux ?

ARISTOTE affirme que la vie humaine selon le logos est la meilleure vie possible, et qu’elle peut se réaliser soit dans la vie politique de l’homme prudent, soit dans la vie contemplative du savant. La tradition était donc fondée à faire du logos la cause fondamentale (finale) de toutes les propriétés essentielles de l’homme, même si ARISTOTE n’avait nulle part formulé cette définition proprement dite : « l’homme est un animal rationnel ».

Pour ARISTOTE toute pensée est une pensée de l’ordre, car la nature est un ordre taxinomique. La connaissance de l’homme est donc nécessaire à la zoologie parce qu’il est le modèle qui sert à comprendre les copies. L’homme est  l’être naturel le mieux connu, mais aussi le seul naturellement connaissant. La connaissance de la nature par l’homme est donc inscrite dans la nature même de l’homme. ARISTOTE peut revendiquer légitimement de fonder un nouveau genre de connaissance théorique, les sciences physiques, à côté de celles qu’avait fondée Platon, les mathématiques.

La science de la nature est donc un mode d’être naturel pour l’homme. L’homme est cet animal qui comprend la nature. La figure aristotélicienne de l’homme « animal rationnel »permet donc de fonder deux types opposés de sciences naturelles, l’astronomie et la biologie, et elle exclut tout aussi nécessairement la possibilité d’une physique mathématique (qui se fondera sur la deuxième figure de l’homme) ainsi que celle des sciences humaines (qui se fonderont sur une troisième figure).

L’homme classique, la substance pensante étroitement unie à un corps.

DESCARTES ce n’est plus la logique d’ARISTOTE, ce n’est plus la zoologie ou la cosmologie ancienne, c’est la mécanique moderne. Pour DESCARTES il doit y avoir une autre méthode de recherche de l’essence que celle consistant à ranger les êtres dans des classes et celle-ci dans d’autres classes. Déterminer l’essence de l’homme, pour DESCARTES ne se fait pas de l’extérieur ou à la troisième personne, comme pour ARISTOTE et toute la tradition scolastique, mais de l’intérieur, à la première personne.

L’homme est un « animal rationnel » cela signifie pour Aristote que la raison est la façon qu’à l’homme d’être animal. « Je suis pensant et rationnel », cela signifie pour DESCARTES que la pensée ou la raison est la façon qu’à l’homme de ne pas être animal. DESCARTES pense que « l’âme est une substance complète (sans le corps) voilà qui est fondamental sur le plan métaphysique. Mais le corps est une substance complète (sans l’âme) voilà qui est fondamental sur le plan physique » (4ème réponse lettre à REGIUS 1642). DESCARTES notait dans la huitième règle pour la direction de l’esprit : « nous remarquons qu’en nous l’intelligence seule est capable de connaître, mais qu’elle peut être ou empêchée ou aidée par trois autres facultés, à savoir : l’imagination, les sens, et la mémoire. ». « Je n’ai jamais vu ni compris que les corps humains avaient des pensées mais bien que ce sont les mêmes hommes qui pensent et qui ont des corps » (réponses aux sixième objections).

On retrouve dans cette recherche de l’essence du moi les trois premières règles dans la méthode scientifique formulée dans le discours de la méthode (2ème partie) : la règle de l’évidence (« ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ») dont le doute méthodique est le corollaire. La règle de l’analyse (« diviser chacune des difficultés que j’examinerais en autant de parcelles qu’il se pourrait ») dont le cogito, résidu de l’analyse et lui-même inanalysable, est l’effet direct. La règle de l’ordre (« conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degré jusques à la connaissance la plus composée »), dont le « je suis » est le premier maillon, et le « je suis une chose qui pense » le deuxième.

L’Homme structural (Michel de FOUCAULT « les mots et les choses »).

L’homme n’est pas dans la nature, il est hors d’elle pour pouvoir la connaître et la maîtriser. L’homme n’est ni ne peut être, objet de science, il en est le sujet. Comment est-il possible de faire de l’homme un objet légitime de science tout en préservant une position légitime mais distincte pour le sujet de la science ?

Le concept transversal de « structure », c’est l’idée selon laquelle les objets (les termes, les individus) n’existent ni par eux-mêmes, ni pour eux-mêmes, mais seulement par les différences qui les séparent et dans les relations qui les lient. L’homme structural à trois traits, que l’on peut caractériser par opposition à ceux des deux figures précédentes. Au contraire des deux autres il n’a pas d’essence. Au contraire de celui d’ARISTOTE il n’est pas maître de ses pensées. Pour les sciences humaines l’homme n’est pas un. L’homme n’est pas un être, il n’est pas un « empire dans un empire », comme aurait dit SPINOZA que celui-ci soit la nature ou qu’il en soit lui-même le maître, mais il est toujours autre, d’une société, d’une culture, d’un moment historique, d’une classe, d’une configuration psychique, d’une langue à l’autre : tel est le propre des propres de l’homme.

Les sciences humaines s’édifient sur ce postulat d’objectivité : se donner des objets qui n’existent pas sans conscience, mais refuser à celle-ci la position de sujet à laquelle elle prétend. « On découvre que ce qui rend l’homme possible, c’est au fond un ensemble de structures, structures qu’on peut certes penser et décrire, mais dont il n’est pas le sujet ou la conscience souveraine » Michel de FOUCAULT « la grammaire générale de Port Royal » Ainsi l’histoire devra étudier comment l’homme est en fait devenu ce qu’il imagine être de toute éternité, la sociologie devra montrer que son être véritable n’est pas tel qu’il le croit, mais qu’il tient à la parenté, au groupe social, à la classe, aux rapports sociaux,…la psychanalyse que ce sont ses désirs inconscients ou leurs représentants qui sont au centre de la vie psychique… « On dira qu’il y a science humaine, non pas partout où il est question de l’homme, mais partout où on analyse, dans la dimension propre à l’inconscient, des normes, des règles, des ensembles signifiants qui dévoilent à la conscience les conditions de ses formes et de ses contenus » Michel de FOUCAULT « les mots et les choses ».

Chaque homme croit pouvoir dire ce qu’il pense, mais c’est en réalité l’inverse : il ne peut penser que ce qu’il peut dire et parce qu’une certaine langue, indépendante de lui, lui permet de le dire. Inversion complète du cartésianisme : ce n’est pas parce que « je pense » que je peux dire, c’est parce que je peux dire « je » que je pense, et même croire que je suis substance pensante. Dans cet écart entre la conscience et elle-même réside l’illusion, c’est ce qui fait l’homme « structural ». Le concept d’illusion a permis aux sciences humaines de ménager à la fois l’humanité de leur objet et l’objectivité de leur méthode. Cf. Pierre BOURDIEU « la misère du monde » 1992.

Cette figure permettait de définir directement les deux positions légitimes et antagonistes de l’être humain après la fission du sujet cartésien : d’un côté l’objet du savoir (l’homme structural lui-même conscient de ses pensées et de ses actes, mais ignorant leurs vraies raisons et d’un autre côté le sujet du savoir, conscient de la conscience du précédent et connaissant ses vraies raisons. L’homme structural est un être antinaturel. Souvenons-nous du mot fameux et (alors) prophétique de Lucien FEBVRE : « nous n’avons pas l’histoire de l’amour…de la mort… de la pitié…de la cruauté… de la joie. Grâce aux Semaines d’Henri BERR, nous avons eu une rapide esquisse d’une histoire de la peur. Elle suffirait à montrer de quel puissant intérêt de belles histoires pourraient être ». A voir ce que dit Alain CORBIN de l’odorat et de la « Révolution olfactive » entre le 18 et 19ème siècle (le miasme et la jonquille, l’odorat et l’imagination social au 18 et 19ème siècle), qui accentue la sensibilité des hommes aux odeurs, « faisant de nous des êtres intolérants à tous ce qui vient rompre le silence olfactif de notre environnement ».

Pirre BOURDIEU écrit « l’illusion naturaliste est l’attitude qui consiste à regarder les faits sociaux comme des phénomènes « naturels », et plus précisément à expliquer les pratiques et les comportements humains une invoquant systématiquement une « nature humaine » supposée, comportant des propriétés (physiques, intellectuelles, affectives, etc…) immuables et universelles, présentes à des degrés divers chez tous les individus de l’espèce humaine et transmissibles de génération en génération. De nos jours, sans doute à cause du développement considérable des sciences de la vie,le naturalisme tend de plus en plus souvent à prendre la forme d'un biologisme qui sous couvert de science,théorise de façon explicite la millénaire croyance à la nature innée des propriétés essentielles des individus, quel que soit le domaine dans lequel elles se manifestent, et à l’inscription a priori de ces propriétés dans l’organisme humain, avant toute expérience sociale ».

En voici une illustration, entre mille : « l’ordre social ne fait pas partie de la nature des choses, et il ne peut être dérivé dès lors dans la nature. L’ordre social existe seulement en tant qu’il est le produit de l’activité humain» (Peter BERGER et Thomas DUCKMANN, « la construction sociale de la réalité »).

Nathalie HEINICH écrit : « Beaucoup de gens, dans les sciences sociales pensent que, puisque c’est socialement construit, c’est arbitraire. Comme si seul ce qui était naturel avait une nécessité. Subsiste toujours que si c’est construit c’est contestable. On voit beaucoup ça dans les gender studies où les féministes s’évertuent à démontrer que la différence des sexes n’est pas naturelle mais socialement construire, elle est arbitraire, produit d’un méchant complot machiste pour opprimer les femmes et qu’on peut donc s’en débarrasser… » 

Alors que la bonne formule consisterait à dire qu’elle est, bien sûr socialement construite (en partie), comme toute notre réalité, et que c’est justement parce qu’elle l’est qu’elle a une nécessité. C’est aussi parce qu’elle est une construction humaine qu’elle s’impose à nous et non pas en dépit de cela ! Elle ajoute : « le pire,c’est de voir des chercheurs en sciences sociales, qui devraient être les premiers persuadés des nécessités de la vie sociale et du fait que si on a fabriqué des règles, ça n’est pas pour rien, qui discréditent tout ce qui est censé être socialement construit comme si ça n’avait aucune importance, aucune valeur ! Ce qui engendre non seulement beaucoup d’apories, de problèmes mal construits par des chercheurs mais aussi l’utilisation d’une argumentation pseudo scientifique au service de combats politiques sans doute légitimes, mais qui seraient beaucoup mieux étayé par des arguments politiques et moraux ! »  « Vérités de la fiction » Entretiens avec Paul VEYNE, François FLAHNULT, Nathalie HEINRICH et Jean-Marie SCHAEFRIER)

Un des aspects du « sophisme naturaliste » consiste à croire (ou à prétendre) que, en qualifiant quelque chose de « naturel », non seulement on le rend nécessaire (c’est comme ça, ça ne pourrait être autrement), mais on le justifie (c’est comme ça, il est bien que ça ne puisse être autrement, le rendant donc incontestable (c’est comme ça, il faut que ça reste comme ça). S’appuyant implicitement sur les prémisses, certaines contestations « construtionnistes »  de l’ordre social suppose que, afin de pouvoir changer quelque chose, considéré comme moralement inacceptable ou politiquement injuste (c’est comme ça, il faudrait que ça change, il convient de montrer que c’est transformable (c’est comme ça et ça peut changer), il convient de montrer que c’est socialement construit (c’est comme ça et ça aurait pu être autrement). Voilà donc une troisième figure de l’homme. L’homme est un « sujet assujetti »conscient de ce qu’il est ou de ce qu’il fait, nécessairement abusé sur ce qu’il est ou sur ce qu’il fait, et dont la nature propre consiste à nier la nature en lui et hors de lui.

L’homme neuronal « l’animal comme les autres »

Ce qui caractérise les recherches interdisciplinaires regroupées en cercles concentriques autour du noyau central cognitiviste, c’est qu’elles partagent une même position méthodologique (l’explication naturaliste), un même présupposé métaphysique (le monisme matérialiste) et ce qui nous retiendra davantage une même figure de l’homme, celle d’un vivant comme les autres, fruit de l’évolution et adapté à son milieu.  De cette « réussite exemplaire », les sciences cognitives ont tiré leur propre postulat méthodologique : les phénomènes mentaux sont une espèce particulière de phénomènes naturels. Le modèle compassionnel leur permet de répondre à deux défis. Le premier est celui qui est traditionnellement opposé à tout prétendant à la scientificité : la formalisation, le second est l’alternative behavioriste, soit pénétrer dans la « boîte noire » et abandonner ainsi la position objective nécessaire à l’observation scientifique, soit faire abstraction de l’esprit et s’en tenir aux comportements observables des agents.

Ce ne sont pas les sciences naturelles qui adoptent la vision de l’homme propre ou paradigme cognitiviste, c’est bien cet homme, doté de son esprit-cerveau, qui est fils de l’homme « re-naturalisé » lui-même avatar de ce « moment du vivant » que nous vivons mais cette nouvelle figure de l’homme comme vivant , simple vivant et vivant comme les autres, qui est au principe du programme cognitiviste.

Nous entendons par essentialisme la thèse selon laquelle tous les hommes, partout, toujours, en toutes circonstances, possèdent une même « essence », c’est-à-dire des traits communs permanents et invariables qui permettent de les différencier clairement et absolument des autres êtres, et par rapport auxquels les traits qui les distinguent les uns des autres, étant accidentels et secondaires, n’altèrent en rien cette essence. Nous n’opposons pas l’essentialisme à l’existentialisme (la théorie de SARTRE selon laquelle chaque homme a à se définir lui-même par les actes qui constituent son existence concrète), mais à toute forme d’essentialisme, pour laquelle aucun critère absolu ne permet de différencier clairement les hommes des autres êtres ou pour laquelle les traits qui distinguent les hommes entre eux l’emportent sur ceux qu’ils ont en commun.

Les machines sont conçues pour accomplir ou simuler des actions défaillantes ou pénibles, sont des corps (se déplacer, se mouvoir…), sont de l’esprit (calculer) mais dès lors qu’elles sont inventées, elles servent de modèles pour penser ce qu’est le corps (organisme machine de DESCARTES) ou l’esprit (raisonner c’est calculer selon HOBBES ou LEIBNITZ). Bonne à tout faire  pour l’homme, elles sont aussi bonnes à penser l’homme lui-même et sa pensée.

Les sciences cognitives, par exemple n’ont pas pour objet l’animalité de l’homme sous sa forme la plus « basse » (ses fonctions physiologiques par exemple) mais au contraire ce qui paraît bien constituer son humanité : l’esprit. Philippe DESCOLAS, dans son œuvre principale « par-delà nature et culture », montre qu’il y a quatre catégorisations possibles, c’est-à-dire quatre systèmes de regroupement des existants possibles : totémisme, analogisme, animisme et naturalisme. P.DESCOLAS écrit :  « l’anthropologie est donc confrontée à un défi formidable soit disparaître avec une forme épuisée d’humanisme, soit se métamorphoser en repensant son domaine, ses outils de manière à inclure dans son objet bien plus que l’anthropos, toute cette collectivité des existants liés à lui et relégué à présent dans une fonction d’entourage. Ou, pour le dire en termes plus conventionnels, l’anthropologie de la culture doit se doubler d’une anthropologie de la nature, ouverte à cette partie d’eux-mêmes et du monde que les humains actualisent et au moyen de laquelle ils s’objectivisent ». En affirmant que l’homme ne se distingue en rien de l’animal, on rêve en fait d’une science de la nature qui serait sur elle comme le regard du Dieu qui s’en est absenté

Le « vivant » doté de langage de l’antiquité, «  la substance pensante » unie à un corps de l’âge classique, le « sujet assujetti » des temps modernes, « le vivant comme les autres », de notre époque : ce sont là quatre définitions explicites ou implicites de l’homme.

Système de quatre manières d’être homme.

ARISTOTE dans l’Ethique à Nicomaque écrit : « l’ami était un autre moi-même, il sert de miroir pour se connaître, car chacun se voit vivre et penser dans le regard de son ami ».

« Ce qui est propre à chaque chose est par nature ce qu’il y a de plus excellent et de plus agréable pour cette chose. Et pour l’homme, par conséquent, ce sera la vie selon l’intellect (nous), s’il est vrai que l’intellect est au plus haut degré de l’homme même. Cette vie-là est donc aussi la plus heureuse ».

Une des deux variables définissant nos quatre figures de l’homme est donc l’essentialisme des deux premières opposées à l’anti essentialisme des deux suivantes. La seconde variable est l’opposition du monisme des figures « extrêmes » (une et quatre) au dualisme des figures « moyennes » (deux et trois). L’homme antique et l’homme contemporain sont monistes et ils le sont en deux sens : l’homme est un, la nature est une. L’homme est ontologiquement un et doit donc être méthodologiquement étudié par une science comme les autres, il doit par conséquent être étudié par les sciences naturelles. Mais le naturalisme est différent dans les deux figures, précisément parce que l’une est essentialiste alors que l’autre est anti essentialiste. Nous voilà donc avec deux variables combinables dans un tableau à double entrée, autrement dit une configuration générale à quatre places. L’homme peut être défini soit de façon essentialiste et moniste, c’est ce que nous offre la première figure de l’homme : l’homme est essentiellement un (vivant naturel) doué de logos, soit de façon essentialiste et dualiste c’est la deuxième figure : l’homme est essentiellement une substance pensante (non naturelle), étroitement unie avec un corps (naturel), soit de façon anti essentialiste et dualiste c’est la troisième figure : l’homme structural est l’objet des sciences variables de sa propre constitution, soit de façon anti essentialiste et moniste c’est la dernière figure : l’homme neuronal est un animal (naturel) comme les autres, rejetons variables de l’évolution naturelle et adopté à la diversité des milieux où il se trouve.

Quatre révolutions scientifiques.

Chacune des quatre figures de l’homme est liée à une « révolution scientifique » dont elle est contemplative.

Première figure, PLATON pensait qu’il y avait cinq disciplines scientifiques véritables, celles que nous appellerions mathématiques et seulement elles. Toutefois même ces disciplines ne pourraient prétendre être « sciences » qu’à condition de se borner à des connaissances théoriques, indépendantes, par conséquent de toute fonction utilitaire, de purifier leurs objets de tout caractère sensible et d’amender leurs méthodes pour les rendre strictement rationnelles. Pourraient ainsi accéder au titre de science : l’arithmétique, qui doit rompre avec le calcul des marchands, pour devenir une théorie des nombres, la géométrie, qui doit rompre avec les pratiques de l’arpentage, pour devenir une science des grandeurs et de leurs rapports, peut-être la stéréométrie ou géométrie dans l’espace qui doit réduire les corps sensibles qu’elle étudie à leur forme saptiale tridimensionnelle, enfin l’astronomie et l’harmonie.

La nature n’est nullement régie par une nécessité mathématique qui la rendrait prévisible et donc démontrable à partir de définitions et d’axiomes. Et pourtant une science explicative de la nature est possible qui rende compte de ce qui arrive « le plus souvent » que ce soit en météorologie, en zoologie ou en psychologie : la forme (dans la matière) en est la condition, et l’homme en est le modèle.

Deuxième figure. La « science universelle » de DESCARTES n’est en fait nullement universelle puisqu’elle exclut l’homme. L’homme est son sujet de la science par sa pensée, objet par son corps, et l’union de l’un et de l’autre qu’en est l’homme n’est pas objet de connaissance scientifique, mais seulement de préoccupation morale. En fait, il fallait dépasser la mesure platonicienne pour passer à l’ordre aristotélicien, passer de la réduction à du quantitatif à la formalisation du qualitatif, du moins sur ce chemin qui fut dominant en France at qui allait aboutir à la figure trois au milieu du XXème siècle, celui qui mènerait d’abord à DURKHEIM, puis à LEVI STRAUSS, et à BOURDIEU, celui qui de FREUD ou DE SAUSSURE menait à LACAN ou à BENEVISTE. Il fallait passer de la recherche d’une science de la mesure à la constitution de diverses sciences de l’ordre. La constitution des sciences humaines au 19ème siècle a donc répondu à la même logique que la constitution des sciences de la nature dans l’Antiquité. Pour que la connaissance scientifique de la nature fût possible, il fallait se plier à quatre conditions :

-la première était d’accepter les exigences de la connaissance scientifique préalablement définie par PLATON (connaissance objective, rationnelle et explicative de formes stables), tout en posant que les formes qui en sont l’objet sont dans la nature (incarnée dans les substances naturelles, et non hors d’elle (les Idées de PLATON).

-La deuxième condition était d’abandonner l’exigence de la mesure au profit de celle de l’ordre.

-La troisième consistait à se résoudre à une dichotomie épistémologique : d’un côté les démonstrations des sciences mathématiques, toujours rigoureusement exactes, d’une autre côté les généralisations des sciences naturelles, toujours réfutables.

-La quatrième condition consistait à substituer à un unique mode d’explication (la démonstration) la pluralité des « causalités ».

Ce sont ces quatre mêmes conditions, qui ont rendu possible les sciences humaines.

Les formes. La « forme » peut donc être étudiée sous trois point de vue : elle est l’identité d’essence des individus, elle est la différence dans un tout (le genre) dont elle n’est qu’une des variations possibles, elle est une totalité d’unités pertinentes (les organes) qui se combinent de toutes les façons possibles. Pour LEVI STRAUSS, le problème n’est plus : « comment décrire et explique la diversité des formes vivantes ? mais comment décrire, recenser et expliquer la diversité des sciences humaines » ? Ainsi pour LEVI STRAUSS la prohibition de l’inceste est l’envers d’une double prescription : celle qui oblige à chercher alliance à l’extérieur du cercle des parents (exogamie) et celle qui « oblige » à donner mère, sœur ou fille à autrui (le don). Ces deux règles positives sont au principe de toute société. « Que ce soit sous une forme directe ou indirecte globale ou spéciale, immédiate ou différée, explicite ou implicite, formée ou ouverte, concrète ou sumbolique, c’est l’échange, toujours l’échange, qui ressort comme la base fondamentale et commune de toutes les modalités de l’institution matrimoniale ».

Révolution de la quatrième figure. Il ne s’agit plus d’expliquer  « le social pour le social », pour reprendre le mot célèbre de DURKHEIM, mais le social par le cognitif, et celui-ci à son tour (quand c’est possible) par le neurologique et, par conséquent par le biologique. On peut, par un dernier regard rétrospectif sur ces quatre révolutions scandées par autant de concepts de l’homme comparer d’un mot les quatre rêves universelle qu’elles recèlent. ARISTOTE rêve que le modèle de science inventé par PLATON s’applique universellement à tous les êtres ». Son universalisme consiste à étendre aux être naturels dont l’homme est le modèle, l’idée de science. Ce faisant, il est oblige de distinguer deux types de sciences : les mathématiques et les physiques. DESCARTES, rêve de réunifier mathématique et physique en une science « universelle ». Son universalisme consiste à reformuler l’objet de la science à partir de l’unité de son sujet la raison de l’homme. Ce faisant il est obligé d’exclure l’homme de cette mathesis universalis. Les sciences humaines rêvent d’intégrer la diversité des phénomènes relevant de la conscience humaine dans l’objectivité scientifique. Leur universalisme cherche une nouvelle idée de science qui pour pouvoir s’étendre aux phénomènes proprement humain contournerait la conscience. Ce faisant, elles sont obligées, elles aussi de distinguer deux types de sciences : les exactes et les humaines. Les neurosciences rêvent de faire entrer les sciences humaines dans le giron des sciences naturelles. Leur universalisme est un biologisme. Cela ne les empêche pas de creuser de plus en plus le gouffre qui les sépare des sciences physiques : plus l’homme se naturalise comme vivant, plus le vivant se dénaturalise comme être matériel.

L’envers des quatre figures.

Cet envers doit être analysé à deux niveaux. Au premier la question est la suivante : quelles conséquences morales et politiques peut-on tirer du fait que l’on a admis (ou montré) que l’homme est un animal rationnel, qu’il est une pensée étroitement unie à un corps, ou un sujet assujetti, ou encore un animal comme les autres ?

Certaines de ces conséquences sont bénéfiques, d’autres sont néfastes. Mais, comme les idéologies qui propagent les normes et les valeurs sociales, les morales au nom desquelles on fait la paix et la guerre, les idéaux pour lesquels on tue ou on meurt, ceux pour lesquels on s’entraide ou on combat, bref, toutes ces idées ont besoin de se fonder sur un concept de l’humanité et ce, indépendamment de tout contexte philosophique ou épistémologique, la seconde question qu’il faut poser est l’inverse de la précédente : quelles pratiques et quelles entreprises ces quatre figures de l’homme permettent-elles de justifier ?. Quelques bonnes pratiques, mais aussi, parfois les pires entreprises ont eu besoin de leur caution. Chaque figure doit être soumise à ce double questionnement.

Tout homme a donc à être ce qu’il est. Le bien n’est inscrit nulle part, dans aucun Ciel des Idées, il se confond avec l’être lui-même : chacun tend à être soi comme à son propre bien. Cependant, ce que chacun est, il ne l’est pas encore ou pas tout à fait, il ne l’est qu’en « puissance ».

Le plus grand bien pour un être naturel quelconque, c’est de vivre activement à abolir la distance qui le sépare de sa propre essence. Bien faire, c’est être bien. C’est le problème central de la philosophie morale « moderne (antinaturaliste), notamment celle de KANT, pour qui le « souverain bien » est nécessairement divisé par le conflit entre la vertu morale et le désir du bonheur personnel ce qui constitue l’antinomie de la raison pratique.

Il y a une seule nature de l’homme, mais il y a une grande diversité d régimes politiques. Certains sont réellement « politiques » c’est-à-dire conformes à l’essence de la cité : ils servent l’intérêt général ce sont les régimes « normaux » et ne varient que par le nombre de gouvernants : un seul c’est la royauté, un petit nombre c’est l’aristocratie, l’ensemble des citoyens, c’est la république. D’autres régimes sont « pervers » (ou déviés « voire malades ») et n’ont pas de « politiques » que le nom, les gouvernants quel qu’en soit le nombre se contentent de servir leurs propres intérêts ce sont : la tyrannie (perversion de la royauté), l’oligarchie (perversion de l’aristocratie) et la démocratie (perversion de la république).

L’homme animal rationnel.

La relation homme femme est une relation de commandement entre êtres libres et égaux : elle est donc de type politique. L’un et l’autre sont également humains, mais les hommes ont généralement une supériorité sur les femmes, qui les rend aptes à commander. La relation parents enfants est entre être libres et naturellement inégaux : ceux-ci sont naturellement dépendant de ceux-là, et en outre ils ne sont pas encore en acte des êtres humains achevés, la relation est donc de type royal. La relation maître esclave est une relation entre être essentiellement humains (doués de logos) mais naturellement inégaux : l’esclave  « naturel » n’est pas reconnaissable à sa naissance ou à son origine ethnique, c’est l’homme naturellement incapable de commander et seulement capable d’obéir, tandis que le maître, naturellement maître de soi, est libre d’être maître des autres. Il est donc pour « l’esclave naturel » d’obéir au maître parce qu’il n’ pas l’esprit suffisamment développé pour se commander lui-même, de même, il sied à l’enfant d’obéir à l’adulte, mais chez lui cette hétéronomie naturelle est transitoire. Tout cela est en harmonie avec l’ensemble de la nature, car tout y obéit à une heureuse et bienfaisante hiérarchie, l’inférieur étant soumis au supérieur et le moins bon au meilleur.

PLATON écrit dans Politique : « En effet, c’est d’une manière différente que l’homme libre commande à l’esclave, l’homme à la femme, l’homme adulte à l’enfant. Tous ces gens possèdent différentes parties de l’âme, mais ils les possèdent différemment : l’esclave est totalement dépourvu de la faculté de délibérer, la femme la possède mais sans autorité, l’enfant la possède mais imparfaite. Il faut donc supposer qu’il en est nécessairement de même pour les vertus morales : tous doivent y avoir part, pas cependant de la même manière, mais dans la mesure où l’exige chacun. C’est pourquoi celui qui commande doit posséder la vertu morale achevée (car sa fonction au sens absolu est celle du maître d’œuvre et la raison est un maître d’œuvre), alors que chacun des autres n’en a besoin que dans la mesure où cela lui convient (selon sa fonction) ».

Les hommes sont essentiellement identiques et les êtres humains naturellement inégaux. Une doctrine qui s’appuie sur la science, mais détachée de ses tenants et aboutissants épistémologiques, peut tenter de croiser une vision essentialiste de l’être humain avec une vision hiérarchique de la nature, selon le raisonnement suivant : « puisque la science montre que l’homme est (par essence) un être naturel et que la nature est un ordre hiérarchique, alors il est bien de traiter les hommes conformément à l’ordre de la nature »

Attraits et dangers de la substance pensante.

La définition de l’homme (la difficile union de deux substances totalement hétérogènes) permet un gain que nous avons appelé la « distance épistémologique » :le double éloignement du sujet par rapport à l’objet, et de l’objet par rapport au sujet. D’un côté, le sujet de la science n’étant pas géométrisable, est pur de toute objectivisation possible, d’un autre côté, l’objet de la science, corps étendu, muable, et incapable de penser est pur de toute subjectivisation possible. Ces deux conditions rendent la science du moins la science physique universelle, plus « facile » : le mécanisme explique toute la nature pour la seule causalité motrice. Il suppose la réduction ontologique de tous les êtres naturels, notamment bêtes et plantes, à un seul niveau, celui du corps.

Pour illustrer la pensée de DESCARTES, ci-dessous un texte célèbre tiré du Discours de la méthode sixième partie : « Mais sitôt que j’ai acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servie jusques à présent j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher gravement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous le bien général de tous les hommes, car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’oui, des astres, des cieux, et tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usagers auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maître et possesseur de la nature ».

Francis BACON, Novum Organum, livre I, aphorisme III, écrit : « la science et la puissance humaine se correspondent dans tous les points et vont vers le même but, c’est l’ignorance où nous sommes de la cause qui nous prive de l’effet, car on ne peut vaincre la nature qu’en lui obéissant, et ce qui était principe effet ou cause dans la théorie devient règle, but moyen dans la pratique ».

DESCARTES écrit :  « ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices qui feraient qu’on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie, car même l’esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps , que s’il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusques ici, je crois que c’est dans la médecine qu’on doit le chercher. Il est vrai que celle qui est maintenant en usage contient peu de choses dont l’utilité soit si remarquable ».

La nature n’est nullement source de normativité, elle ne peut pas nous dire ce que nous devons être, ce que nous avons à faire, parce qu’elle n’est que l’objet de notre pensée (la connaissance) ou de notre pouvoir, non la source des normes ou l’origine des valeurs. Et les « lois de la nature » ne sont pas des lois auxquelles nous ayons à nous conformer (pour notre bien d’hommes), ce ne sont que des lois du mouvement des corps que nous pouvons connaître.

L’homme est bien l’union d’un sujet (sur lequel nul ne peut agir) et d’un corps (sur lequel il peut toujours agir). Et il faut se garder des conséquences que l’on prétendrait tirer de cette différence interne pour en inférer une conception dualiste du monde ou de la nature, opposant des sujets et des objets.

Attraits et dangers du sujet assujetti.

L’homme structural est à fois anti nature et non sujet. Leurs effets sont opposés, l’homme structural est tiraillé entre eux. Son destin est donc tragique. « Dans son sens le plus large, la culture peut aujourd’hui être considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un groupe social » (extrait de la Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles 1982).

La dérive cette figure de l’homme à partir de l’homme des lumières commence dès lors qu’il ne s’agit plus seulement d’éclairer la conscience, d’en élargir le champ de connaissance et d’action, ce qui fait partie du vieux projet humaniste, mais de le nier comme lieu possible de connaissance et d’action. « Puisque la science montre que l’homme n’est qu’un sujet assujetti, en tout cas une être construit de part en part (par la culture, l’histoire, la langue, le symbolique…), alors il est bien de reconstruire les hommes sur le modèle de qu’ils auraient dû être ».

L’envers moral et politique de l’homme naturalisé.

« Si l’on peut retenir en détention des condamnés qui ont purgé leur peine (dangerosité sans culpabilité), si l’on peut juger des personnes que l’on déclare par ailleurs irresponsables (culpabilité sans imputabilité), alors, la responsabilité pénale, abandonnant tout lien avec le libre arbitre « perd » sa fonction d’instituer l’homme, de l’élever au-dessus de sa condition biologique en humanisant l’animal qui se cache en chacun de nous. En enfermant des êtres ou en inculpant des malades auteurs d’infractions mais non responsables de leurs actes, on ne juge plus des êtres humains, on met des « animaux » comme les autres hors d’état de nuire ». (Mireille DELMAS MARTY « liberté et sûreté dans un monde dangereux 2010).

Les doctrines racistes sont en réalité l’effet de trois éléments théoriques : l’évolutionnisme, l’anti essentialisme, et un naturalisme hiérarchique, ce qui n’est pas le cas du naturalisme contemporain, lequel est au contraire, on y reviendra, anti hiérarchique. C’est là sa nouveauté il en tire sa granduer et sa faiblesse. (Cf. lettre sur l’humanisme de HEIDEGGER).

L’égalitarisme moral des hommes et des animaux n’est pas seulement le corollaire d’une méthodologie scientifique, c’est aussi l’envers de la « mort de Dieu ». L’agneau tué par le loup n’a pas de valeur morale, mais l’agneau tué par le boucher en acquiert une. La vie nue mène les vivants droit à la mort si on la laisse faire. Empêcher un animal d’empêcher la vie, c’est généralement empêcher la sienne, c’est le tuer. La condition de la vie c’est sa négation. Le naturalisme égalitariste est donc une thèse incohérente. Pour DESCARTES, qui s’appuyait sur la figure essentialiste et anti naturaliste (dualiste) de l’homme, les animaux étaient tous objets de connaissance ou d’action et ne pouvait être sujet de quoi que ce soit, de pensée ou d’action. Pour l’animaliste contemporain qui s’appuie sur une figure opposée, anti essentialiste et naturaliste (moniste), il en va de même symétriquement : les animaux doivent tous être considérés comme des sujets, et ne doivent pas être objet d’action humaine. Le concept égalitariste animal comme le concept cartésien de substance étendue, empêche de penser l’immense variété des espèces vivantes et la variabilité de nos devoirs à leurs égards.

Nous entretenons avec certains animaux des relations d’amitié réelle, nous entretenons avec certains autres des sortes de relation contractuelle, et avec d’autres encore nous n’avons aucun type de relations, quelles quelles soient. Serait-il moral de les traiter tous également ?

Notre humanité selon l’animalisme.

Les humains se reconnaissent comme faisant partie de la communauté humaine, nous reconnaissons en eux des personnes (actuelles ou potentielles, que nous reconnaissons en eux une forme d’humanité possible ou une que nous pourrions être ou aurions pu être. Si l’homme considère que son humanité justifie qu’il traite l’humanité en lui et en tous les autres d’une manière moralement différente de celle dont il traite les autres animaux, il doit être « spéciste ».

« L’homme est la mesure de toutes choses. Même l’opposant à cette thèse est obligé de témoigner en sa faveur. Car, en soutenant que l’homme n’est pas la mesure de toutes choses, il le confirme, puisqu’il est homme ». Sextus empiricus, contre les dogmatiques VII,60.

Conclusions.

L’homme d’ARISTOTE (vivant disposant du logos) est l’objet sur lequel se sont bâties les sciences naturelles de l’Antiquité (notamment la zoologie et la cosmologie), l’homme de DESCARTES, substance pensante (étroitement unie à un corps), est le sujet par excellence de la physique mathématique, l’homme structural (sujet assujetti) est l’homme idéal pour les disciplines qui se veulent autant sciences qu’humaines, et c’est sur l’homme neuronal (animal comme les autres) que se fondent les actuels programmes naturaliste, de connaissance de l’homme.

Les philosophies ne tirent aucune leçon relativiste de cette division du travail scientifique, seulement une leçon épistémologique : les concepts ne peuvent pas traverser indemnes les disciplines ou les paradigmes scientifiques puisque ce sont eux qui leur donnent leur sens et leur valeur. Les deux   figures contemporaines de l’homme (structural et neuronal) s’accordent sur ce point. L’esprit ne se réduit à la conscience que nous en avons. Il y a ce qu’on peut appeler la conscience psychologique en anglais (awareness) qui permet à un être d’avoir connaissance de l’état de son environnement et de ses état internes, et il y a ce qu’on peut appeler la conscience phénoménal en anglais (consciensness), qui permet à un organisme d’éprouver en première personne ces différents états.

Le Grand argument de DESCARTES reste valable, à savoir que l’esprit (ou plutôt la conscience) est plus facile à connaitre que le corps, parce que nous avons accès en première personne à des phénomènes qui, même s’ils peuvent être à bon droit rapportés à des choses extérieures, ont une teneur qualitative irréductible à tout ce que nous pouvons en connaître objectivement : «  je suis le même qui sens, c’est-à-dire qui reçois et connais les choses comme par les organes des sens, puisqu’en effet je vois la lumière, j’ouïs le bruit, je ressens la chaleur. Mais l’on me dira que ces apparences sont fausses et que je dors. Qu’il en soit ainsi, toutefois, à tout le moins il est très certain qu’il me semble que je vois, que j’ouïs, et que je m’échauffe, et c’est proprement ce qui en moi s’appelle sentie, et cela, pris ainsi précisément, n’est rien autre chose que penser » DESCARTES deuxième Méditation.

Le Grand argument d’ARISTOTE est aussi irréfutable que le Grand argument de DESCARTES. Nous sommes des animaux rationnels » dans l’exacte mesure où nous sommes des animaux parlants « parlants au sens précis ou ARISTOTE entendait le logos. L’homme est l’être capable de connaissance scientifique, capable de conduite morale.

Aucune science ne peut montrer que l’homme est un « animal comme les autres » ne serait-ce parce que son « dit » serait contredit par son « dire », cette proposition se réfuterait elle-même. Seul un « animal rationnel » peut être irrationnel. Et seuls les êtres humains sont des animaux rationnels.

Pour être « capable de science », il faut la croyance, la croyance sur la croyance (le jugement) et la croyance sur la croyance sur la croyance : le savoir. On pourra donc dire prudemment que l’humanité est la capacité à atteindre le savoir et à viser une connaissance universelle.

L’humanité c’est la communauté de tous ceux qui peuvent se parler et qui sont égaux en tant que parlants.

Etre rationnel, c’est pouvoir atteindre trois degrés de rationalité : la vérité du jugement ou la rectitude de la volonté, la justification des jugements par des raisons ou des volontés, sur des valeurs, et l’universalité des procédures permettant d’établir les connaissances ou de garantir la valeur des actions".

Francis_Wolff Francis WOLFF est philosophe,professeur de philosophie à l'Ecole normale suprérieure (Paris).Il est notamment l'auteur de Socrate (2000), Dire le monde (2004), Philosophie de la corrida (2007) et Aristote et la politique (2008).