Avant une petite pause estivale je vous propose ce poème de François Villon et un bref apercu de sa vie.

 

L'Épitaphe de Villon ou " Ballade des pendus "

 

Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :

Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Ses frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis.
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous tourmente,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La pluie nous a lessivées et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis.
Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

 

Prince Jésus qui a puissance sur tous,
Fais que l'enfer n'ait sur nous aucun pouvoir :
N'ayons rien à faire ou à solder avec lui.
Hommes, ici pas de plaisanterie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre

 

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"La vie de François VILLON n’est connue que depuis peu, grâce aux admirables travaux d’Auguste LONGNON, de Marcel SCHWOB et de Pierre CHAMPION. Ce singulier personnage, qui devait laisser la réputation d’un mauvais garçon et d’un grand poète, naquit au mois d’avril de l’an 1431, pendant que Paris demeurait encore sous la domination anglaise. Il était pauvre et de petite naissance, et s’appelait de son vrai nom MONTCORBIER, ou encore des Loges, d’un nom de lieu d’où il tenait peut-être ses origines. Ayant de bonne heure perdu son père, François fut recueilli par Maître Guillaume de VILLON, bachelier en décrets, chapelain de Saint Benoît le BETOURNE, qui le logea dans sa maison, dite la Porte-Rouge, au cloître Saint Benoit, près le collège,  de Sorbonne. Il prit le nom de son bienfaiteur et, destiné à suivre l’état de clerc, fut inscrit sur les registres de l’Université. Bachelier à 18 ans, en 1449, licencié et maître ès art en 1452, il n’eût peut-être rien révélé de son court destin, si sa jeunesse n’avait subi le contrecoup d’une époque troublée. Ses années d’études avaient été particulièrement orageuses. L’Université donnait alors l’exemple du plus grand désordre. Les leçons et les prédications venaient dêtre suspendues. Les recteurs protestaient contre le Parlement et les écoliers, rebelles à toute discipline, apprenaient moins les préceptes des » sept arts libéraux que la manière de rosser le guet ». Ce n’était point, pour ces derniers, un mince plaisir que de voler les crocs à l’étale des bouchers, décrocher les enseignes et scandaliser les marchands, les bourgeois, et les hôteliers de Paris par mille extravagances burlesques et cynique. Une fâcheuse affaire survenue le 5 juin 1455, jour de la Fête Dieu , et dans laquelle notre personnage se rendit coupable d’un homicide sur la personne d’un prêtre, appelé Philippe SERNOIS (ou CHERMOYE), le fit mettre en prison jugé par la prévôté de Paris et condamner au bannissement.

Ici finit la carrière universitaire de VILLON. Peu après commença pour lui une existence nouvelle, qui ne fut point édifiante, et dont les témoignages tiennent lieu et place de fiction dans son œuvre de poète. Sans ressource, sans gîte et sans appui, VILLON ne tarda pas à se lier avec quelques compagnons de hasard et d’infortune, anciens écoliers, clercs vagabons, mendiants et voleurs, qui avaient pris le surnom de coquillards, synonyme d’audacieux malfaiteurs et terrorisaient la province. Il erra plusieurs mois, du Nord au Midi, associé à de nombreux méfaits de tous genres, jusqu’au jour où, grâce à d’anciennes amitiés et à la tendre sollicitude de son père adoptif, il obtint des lettres de rémission et put rentrer à Paris. On dit qu’il reprit pendant quelque temps, au cloître Saint Benoît, sa vie insouciante de naguère, et qu’il serait devenu quelque homme sage, quelque vénérable clerc, sans la traverse d’amours malheureuses et un certain penchant à la perversité. Aussi bien n’avait-il point oublié ses anciennes fréquentations. Il aimait l’argent, le jeu, la bonne chère et les filles et, de plus, ne répugnait point à la débauche. Il le fit voir en dévalisant de compagnie, vers la Noel de 1456, la sacristie du collège de Navarre. La crainte du châtiment l’éloigna encore de Paris, et ce n’est point trop dire qu’il ne gagna pas, à parcourir les routes de France avec des malandrins de son espèce, le goût de la vertu sinon de la tranquillité.

On le rencontre à Angers, à la fin de 1456, puis à Blois, où il trouve le moyen de se faire bien voir, grâce à ses talents et à son ingénuité de poète, de cet autre gentil rimeur le Duc Charles d’Orléans. Remis peu après en prison, pour on ne sait quel motif, et en grand danger de perdre la vie, il échappe de nouveau à sa disgrâce, remercie Dieu, prend les jambes à son cou, comme un homme qui n’a pas la conscience tranquille, traverse le Berry, remonte la Loire, parcourt le Bourbonnais, le Forez, gagne le Dauphiné, où il reçoit un cadeau du duc de Bourbon, après quoi il revient dans l’Orléanais et passe l’été à Meung-sur-Loire, dans les cachots de l’évêque d’Orléans Thibaut d’Auxigny. Il a confessé quelque part qu’il y avait, non loin de Meung-sur-le-Loir, un endroit funeste aux enfants perdus : c’est MONTPIPEAU, où son mauvais génie l’avait fait prendre la main dans le sac. Cette ois, il devra à la clémence royale de recouvrer sa liberté. Le roi Charles VII venait alors de terminer sa triste existence (22 juillet 1461). Le pauvre VILLON était « en charte étroite et dure » quand Louis XI, nouvellement sacré, traversant Meung-sur-Loire, pour se rendre à sa bonne ville de Tours, délivra, en don de joyeux avènement, plusieurs prisonniers, parmi lesquels était le poète de la Porte Rouge.

Il allait enfin pouvoir rentrer à Paris et réunir les poèmes qu’il avait depuis longtemps composés. Soudain on perd sa trace, on sit seulement qu’il revint au cloître Saint Benoît. Un soir de l’automne 1462, il assiste à une rixe devant la boutique Ferrebouc, rue Saint Jacques. Condamné pour ce fait « à être pendu et étranglé », il interjette appel de la sentence du Châtelet, fait annuler le jugement, mais, en raison de ses mauvais antécédents, se voit, par  un arrêt du Parlement (le 5 janvier 1463), frappé de bannissement, pour dix années de la ville, prévôté et vicomté de Paris.

C’est tout. A cette date, VILLON n’avait guère plus de trente-deux ans, mais la pauvreté, la maladie, les excès, l’avaient marqué, vieilli. Il est croyable qu’il mourut jeune. RABELAIS a rapporté sur lui de plaisantes histoires. En fait, a-t-on dit, le poète du Grand Testament finit modestement dans une de ces nombreuses « escriptoires » établies autour de Saint-Jacques-la-Boucherie, sortes d’ateliers de copistes où les clercs trouvaient à s’occuper.

« Sa vie s’accorde si bien avec ses œuvres, observe Anatole France, que des psychologues très fins, des connaisseurs très experts, se sont demandé si les ballades de Maître François n’auraient pas été composées par un poète de cabinet, jaloux de faire parler et vivre un clerc coquillart. Les larrons qu’on va pendre ne chantent pas si bien, disent-ils, la maraude, la prison et la corde. C’est affaire d’un homme d’esprit qui s’amuse au coin de son feu, d’un magistrat lettré, par exemple. »

Pour nous, VILLON est un écrivain populaire d’un génie supérieur, qui ne chanta que ce qu’il vit ou ressentit, au cours d’une existence aventureuse : tout à la fois un témoin des mœurs du Moyen Age et un poète du cœur. Sa poésie coule de source. Il faut aller jusqu’à Mathurin REGNIER d’autres diront Paul VERLAINE pour trouver un maître aussi original dans ses accents, aussi sincère d’inspiration. Il a même, sur ces derniers, l’avantage d’être resté le créateur d’un art qui s’exprime en toute indépendance et qui n’emprunte, semble-t-il, l’appareil littéraire que pour le soumettre à la double épreuve de la passion et de la douleur humaine."

AD.VAN BEYER