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Antoine COMPAGNON dans son livre « un été avec MONTAIGNE » nous offre une visite des Essais à la manière d’une ballade découverte. Je me propose de vous guider au gré des chapitres et de vous laisser porter par le souffle philosophique d’un grand penseur.

« Le machiavélisme autorise à mentir, à trahir sa parole, à tuer au nom de l’intérêt de l’Etat, pour assurer sa stabilité conçu comme le bien suprême. Montaigne ne s’y est jamais résigné ».

Montaigne est un honnête homme, un philosophe pragmatique qui prône sincérité et fidélité avant tout.

« Tout coule comme disait Héraclite ». « Il n’y a rien de solide sous le ciel, ni les montagnes, ni les pyramides, ni les merveilles de la nature, ni les monuments édifiés par l’homme. L’objet bouge et le sujet aussi. Comment pourrait-il y avoir une connaissance solide et fiable ? »

Il faut trouver le meilleur équilibre, être en mesure de remettre en question des certitudes.

« Que sommes-nous, si notre corps s’agite, si nous parlons, ordonnons sans que notre volonté y ait part? Où est notre moi? Grâce à cette chute de cheval, Montaigne avant Descartes, avant la phénoménologie, avant Freud, anticipe sur plusieurs seuils d’inquiétude, sur la subjectivité, sur l’intention, et il conçoit sa propre théorie de l’identité, précaire, discontinue.»

Nous constatons que corps et esprit ont parti lié, ils sont indissociables. Nous devons donc prendre soin de l’un comme de l’autre. Peu sont en mesure de le faire.

« La balance en équilibre représente sa perplexité, son refus ou son incapacité de choisir ».

Il est magistrat, la balance est le symbole de la justice et elle convient parfaitement à la vision de Montaigne. Un jugement est un acte important, et Montaigne invoque le doute et la suspension de jugement afin d’éviter l’erreur, car il faut toujours avoir à l’esprit cette interrogation : que sais-je?

« ...Le voyage me semble un exercice profitable. L’âme y a une continuelle exercitation à remarquer les choses inconnues et nouvelles ». Mais « trop aimer le voyage, c’est se montrer incapable de s’arrêter, se décider, se fixer, c’est donc manquer d’aplomb, préférer l’inconstance à la persévérance »

Toujours le juste milieu, l’assiette du cavalier, la balance de la justice.

« Montaigne ne croit pas au progrès. La mère nature est toujours bonne pour Montaigne qui ne cesse de la louer en l’opposant à l’artifice. » « Montaigne se méfiait de la nouveauté. Prétendre transformer l’état des choses, c’est prendre le risque de l’aggraver au lien de l’améliorer ».

Il faut relativiser cette perception des choses, Montaigne encourage l’immobilisme, il n’est pas un moderne (et pourtant nous verrons le contraire sur certaines thématiques) mais c’est en observant son siècle, ne l’oublions pas. Que penserait-il des progrès de la médecine du XXIème siècle?

« Montaigne ne conçoit pas la conversation comme un combat qu’il faudrait emporter ».

Cette pensée est très importante, car que remarque-t-on de nos jours ? la non écoute, faire passer en force ses idées, ne pas se remettre en cause ! ....le mal du siècle.     

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« Comme Cicéron, Montaigne pense que l’homme n’est pas vraiment lui-même dans la vie publique, le monde et le métier, mais dans la solitude, la méditation et la lecture ». « Cherchant la sagesse dans la solitude, Montaigne a frôlé la folie. Il s’est sauvé, guéri de ses fantasmes et hallucinations en les notant. L’écriture des Essais lui a donné le contrôle de lui-même ».

Je pose une réserve quant à la solitude. Je ne crois pas que ce soit bon pour l’homme, comme l’écrivait le philosophe Nicolas Grimaldi, j’ai besoin de quelqu’un près de moi pour admirer un beau paysage, partager. Bien sûr s’octroyer de nombreux moments de solitude, me semble indispensable, se mettre le plus possible hors de cette culture du bruit ne peut qu’être bénéfique.

« La mort est un des sujets sur lesquels Montaigne médite. La mort se mêle et confond partout à notre vie : le déclin préoccupe son heure, et s’ingère au cours de notre avancement même ». « J’ai des portraits de ma forme de 25 ans et de 35 ans, je les compare avec celui d’asteure : combien de fois, ce n’est plus moi: combien mon image présente plus éloignée de celle-là, que celle de mon trépas ».

Nous changeons constamment, une vie avec des vies. N’oublions pas que si nous sommes mortels, nous ne sommes pas égaux pour autant, durée de notre vie, façon de mourir, seul le fait de disparaître est un réel facteur d’égalité.

« Montaigne veut établir avec son lecteur une relation de confiance...le fond d’un rapport de confiance, c’est l’absence d’intérêt, la gratuité. »

C’est vrai en partie, car la source de cet écrit est aussi le résultat d’un mal être et l’écriture est une thérapie. Y-a-t-il des actes totalement désintéressés?

« La grande affaire dans la vie de Montaigne fut la rencontre avec Etienne de la Boétie en 1558. Nous devons les Essais à la Boétie, à sa rencontre puis à son absence.»

Là encore la présence de l’autre s’avère cruciale. Au décès de la Boétie, Montaigne a tellement souffert qu’il a écrit. « La fréquentation de l’autre permet d’aller à la rencontre de soi, et la connaissance de soi permet de revenir à l’autre » Bien sûr une fréquentation positive, basée sur l’échange, la parole, les actes. « La plupart de nos vacations sont farcesques » Voilà qui nous renvoie encore à l’humilité, à relativiser les choses, au rire, à Molière.

« Le sage doit maîtriser ses passions, donc sa peur de la mort, puisque celle-ci est inévitable, il faut « l’apprivoiser », s’y habituer, y penser toujours afin de dominer l’effroi qu’inspire cet adversaire implacable ».

Pas aisé à suivre comme conseil: car l’instinct est là. Faut-il mieux apprendre à vivre ou à mourir? Faut-il y penser souvent ou l’ignorer totalement?

Montaigne est lucide: « Ceux qui prétendent aller au fond des choses dit-il, nous trompent, car il n’est pas donné à l’homme de connaître le fond des choses. Et la diversité du monde est si grande que tout savoir est fragile, se résume à une opinion.Seule l’illusion peut nous faire croire que nous irons au bout d’un sujet. »

Montaigne fait l’éloge et le constat de l’ignorance, nous rappelant que nous savons infiniment peu par rapport à l'infiniment grand, ce qui ne nous empêche pas de cheminer.

« Montaigne fait aussi l’éloge de l'ignorance, c’est bien celle de Socrate qui sait qu’il ne sait pas. Ce qui rend Montaigne si humain, si proche de nous, c’est le doute, y compris sur lui-même ».

Montaigne a été Maire de Bordeaux et il s’était forgé une idée bien précise des hommes qui embrassent cette carrière. « J’en vois qui se transforment et se transsubstantient en autant de nouvelles figures, et de nouveaux êtres, qu’ils entreprennent de charges: et qui se prélatent jusques au foie et aux intestins, et entraînent leur office jusques en leur garde-robe. Je ne puis leur apprendre à distinguer les bonnetades qui les regardent, de celles qui regardent leur commission, ou leur suite, ou leur mule. Ils enflent et grossissent leur âme, et leur discours naturel, selon la hauteur de leur siège magistral » (Essais III, chapitre 10).

N’est-ce pas atemporel ? Il y a un fossé entre le discours philosophique de Platon, les analyses de Montesquieu, Rousseau, et ce qui brise toute bonne intention l’égo, facteur humain générateur de toutes les pires inégalités. C’est pour ces raisons que Montaigne donne un autre conseil:

« Les leçons, comme les aliments, ne doivent pas être goûtées du bout des lèvres seulement, mais ruminées dans l’estomac afin de nourrir de leur substance l’esprit et le corps ». Prendre son temps, comprendre, assimiler, tout le contraire d’un monde privilégiant le toujours plus vite.

... « Son expérience ne l’encourage pas à penser, suivant le lieu commun, que l’épée cèdera à la plume, ou à la toge, Montaigne prend fermement le parti de Sparte reprenant à son compte un autre lieu commun, celui de l’affaiblissement des individus et des sociétés par la culture. » J’adhère à cette pensée, mais là encore, cela ne peut être noir ou blanc, il faut de la fermeté, de la discipline sans excès et un développement culturel qui ne doit pas perdre de vue les fondamentaux. Notre société est actuellement en déséquilibre total ayant abandonné en partie les deux. Montaigne nous le rappelle: « l’art de la paix, ce n’est pas la rhétorique mais la force qui dissuade plus qu’elle ne persuade ».

Pour Montaigne l’amour et l’amitié « sont fortuits et dépendants d’autrui : l’un est ennuyeux par sa rareté, l’autre se flétrit avec l’âge: ainsi ils n’eussent pas assez pourvu au besoin de ma vie. Celui des livres qui est le troisième, est bien plus sûr et plus à nous. Il cède aux premiers, les autres avantages mais il a pour sa part la constance et facilité de service » (III,3,1292).

Certes, la joie que donnent les livres est indéniable, mais une telle comparaison me semble inappropriée. L’amour s’estompe, l’amitié est rare, mais ce qu’ils nous procurent est essentiel.

Pour conclure ce petit périple proposé par Antoine Compagnon, découvrons aussi un Montaigne philosophe et moderne. « En face du faux Martin Guerre et des sorcières, ou encore des Indiens du Nouveau Monde, dans le chapitre « des codes », Montaigne s’élève contre toute forme de cruauté et prône la tolérance. Peu de sentiments le définissent mieux que ceux-là ». C’est avec de tels hommes, que l’humanité par certains aspects s’est élevée. « Ainsi, je peux croire aujourd’hui de toute ma foi en ceci ou cela, avec une sincérité et une assurance totale sur le moment, tout en sachant qu’il m’est arrivé de changer de conviction. Encore une pensée qui résume toute la fragilité de l’homme. Changer de conviction me paraît une bonne chose lorsque ce n’est pas motivé par de vils intérêts et que ça s’inscrit dans une quête de vérité.

« L’éthique de la vie que se propose Montaigne est aussi une esthétique, un art de vivre en beauté. La saisie du moment devient une manière d’être au monde, modeste, naturelle, simplement et pleinement humaine ». « C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être: nous cherchons d’autres conditions, pour n’entendre l’usage des nôtres: et sortons hors de nous, pour ne savoir quel il y fait. Si nous avons beau monter sur des échasses, car sur des échasses encore faut-il marcher sur nos jambes. Et au plus élevé trône du monde, si ne sommes – nous assis, que sur notre cul. Les plus belles vies, sont à mon gré celles, qui se rangent au modèle commun et humain avec ordre : mais sans miracle, sans extravagance ». (Essais,III,13).

Vivre le moment, peu savent le faire vraiment! Montaigne nous rappelle que nous sommes peu de chose, et que la force réside dans l’humilité et la constance. Elle n’est pas nécessairement visible et sûrement pas dans ce qui éblouit.

« Montaigne, lui, c’est l’homme nu, soumis à la nature, approuvant son sort, notre frère ».

 

A COMPAGNON Antoine Compagnon

 

 Ingénieur de ponts et chaussées,polytechnicien, docteur en troisième cycle de littérature française,professeur au collège de France.