AVT_Alain_4236Emile Chartier Alain

 

Singes

 

 

Le Misanthrope me dit : « ce n’est pas que je méprise l’homme ; mais plutôt je ne trouve guère d’hommes. Entendez-moi, j’en trouve assez qui ne savent presque rien, qui sont livrés aux passions, ou bien qui attendent dans la paresse, comme si ce monde leur devrait tout, ou bien qui désespèrent, ou bien qui boivent, ce qui est humain, et non point du tout animal. Oui, même parmi les mendiants, il se montre des visages d’homme, aussi les peintres vont là tout droit. J’en viens même souvent à me dire qu’un homme vrai se reconnaît  à ceci que n’ayant pu être Alexandre, il ne veut être que Diogène. Et c’est pourquoi je ne trouve pas souvent un homme dans les places presque grandes, là justement où j’en voudrais un.

Maintenant, dit-il, écoutez une sorte de fable. Je suppose que quelque Jupiter ait fait des singes à forme humaine et sans esprit, à parler proprement, mais doué de cet art d’imiter qu’ont les singes. Quelle perfection alors dans les apparences ! Quelle suite dans les signes ! Qu’elle avance, s’ils distribuent la monnaie reçue au lieu d’éprouver chaque pièce, de la peser, de la faire sonner ! en vérité, mon cher, ils en seront déjà à enseigner, quand les hommes véritables en seront à s’instruire eux-mêmes et à mépriser tout ce mécanique qui tire si aisément la conséquence, et enfin la bavarde, l’éloquente, la persuasive mémoire. Qui donc, alors, écrira à vingt ans  son premier livre ? Qui donc expliquera les passions sans les connaître ? Qui donc fera sortir, sur tous sujets, ce flot de paroles connues, usées, d’apparence vénérable ? Qui donc sera constant en ses principes, fertile en arguments, imposant par le système et enfin jouant toujours les mêmes coups, comme une machine pourrait jouer aux cartes ? Sera-ce le singe ou l’homme ? Et quoi de plus ferme qu’une machine ? Qui est mieux d’accord avec soi qu’une machine ? Mais quoi de mieux fait aussi pour classer n’importe quoi, d’après la couleur ou la forme, ou bien pour mettre à part tous les papiers du monde où se trouve écrit un certain nom, comme Victor Hugo, Chateaubriand, Espace, Temps, Attention, Religion. Grattant aux bibliothèques et ne laissant rien, sera-ce le singe, ou l’homme ? Et par là, composant l’Arlequin de doctrines, sera-ce le singe ou l’homme ?

« En toute sorte de politesse, dit-il, qui le mieux saura saluer ou flatter ou sourire, ou bien faire passer sans accident un plateau chargé de verres et de bouteilles ? La pensée casse, la pensée choque et offense. La pensée inquiète aussi le pensant. Composez un tribunal d’hommes, peut-être ils choisiront le singe. Mais que dis-je là ? N’est-il pas vraisemblable que les singes l’ont emporté depuis longtemps sur les hommes, en ce Droit érudit et accumulant, où les textes font pensée ? Quoi de plus facile que de juger selon les précédents ? La pensée y nuit tellement qu’on voit beaucoup de juges dormir aux audiences, et ce ne sont pas les pires. Toutefois je prends même cette marque, car le sommeil s’imite aussi, je dis le vrai sommeil. Maintenant, pour aller à la noix, ne point quitter des yeux, faire cependant ce qui est requis et attendu, de tout évènement faire approche, et, même en se rangeant par respect, faire un pas vers la noix, et, tendant la main en signe d’amitié, la tendre encore vers la noix, quand on la tient, aussitôt la briser et la manger, dans une inattention aux autres choses qui joue alors la grandeur et le mépris, tout cela n’est-il point du singe ? Aussi de dire ce qui plaît aux hommes, ce que les hommes ont souvent pudeur de dire ? Et se faire meilleur que l’on est, cela n’est-il pas plus facile si l’on n’est rien ? Plus facile si l’on estime seulement d’après la noix ? Peut-on être courageux en paroles, si l’on a seulement un peu de ce courage qui parle à la peur voisine et la surmonte ? « je fuyais », dit l’homme, mais « un français ne fuit jamais », dit le singe. D’où je soupçonne, mon cher, que beaucoup d’hommes ont pris enfin le parti d’imiter les singes. »

23 juin 1923 Propos