François_RabelaisFrançois Rabelais

Célèbre texte sur la substantifique moelle, à méditer dans ce monde de la rapidité et de la superficialité.

 

L’habit ne fait point le moine, et tel est vêtu d’habit monacal, qui au-dedans n’est rien moins que moine, et tel est vêtu de cape espagnole, qui en son courage nullement affiert à Espagne. C’est pourquoi faut ouvrir le livre et soigneusement peser ce que y est déduit. Lors connaitrez que la drogue dedans contenue est bien d’autre valeur que ne promettait la boîte, c’est-à-dire que les matières ici traitées ne sont folâtre comme le titre au-dessus prétendait.

Et, posé le cas (en admettant) qu’au littéral vous trouvez matières assez joyeuses et bien correspondantes au nom, toutefois pas demeurer là ne faut, comme aux chants des Sirènes, ains à plus haut sens interpréter ce que par aventure cuidiez dit en gaîté de cœur.

Crochetâtes-vous onques bouteilles ? Caigne ! (chienne) Réduisez (rappelez) à mémoire la contenance qu’aviez. Mais vites-vous onques chien rencontrant quelque os médullaire (à moelle) ? C’est, comme dit PLATON, la bête du monde plus philosophe. Si vu l’avez, vous avez pu noter de quelle dévotion il le guette, de quel soin il le garde, de quel ferveur il le tient, de quelle prudence il l’entomme, de quelle affection il le brise, et de quelle diligence il le suce. Qui l’induit à le faire ? Quel est l’espoir de son étude ? Quel bien prétend-il ? Rien plus qu’un peu de moelle. Vrai est que ce peu est délicieux que le beaucoup de toutes autres, pour ce que la moelle est aliment élaboré à perfection de nature, comme dit GALIEN (médecin grec IIème ap JC).

A l’exemple, d’icelui vous convient être sages, pour fleurer, sentir et estimer ces beaux livres de haute graisse (valeur), légers au pourchas et hardis à la rencontre ; puis, par curieuse leçon et méditation fréquente rompre l’os et sucer la substantifique moelle c’est-à-dire ce que j’entends par ces symboles pythagoriciens avec espoir certain d’être faits escors et preux (avisés et sages) à la dite lecture ; car en icell autre goût trouverez et doctrine plus absconse, laquelle vous révèlera de très hauts sacrements et mystères horrifiques, tant en ce que concerne notre religion qu’aussi l’état politique et vie économique.

Croyez-vous en votre foi qu’onques HOMERE écrivant l’Illiade et l’Odyssée, pensât ès allégories lesquelles de lui ont calfretées PLUTARQUE, HERACLITE, DU PONT, EUSTATHE, PHORNUTUS, et ce que d’iceux POLITIEN a dérobé ? Si le croyez, vous n’approcherez ni de pieds ni de mains à mon opinion, qui décrète icelles aussi peu avoir été songées d’HOMERE que d’OVIDE en ses Métamorphoses les sacrements de l’Evangile, lesquels un Frère LUBIN, vrai croquelardon, s’est efforcé démontrer, si d’aventure il rencontrait gens aussi fols que lui, et couvercle digne du chaudron.

Si ne le croyez, quelle cause est pourquoi autant n’en ferez de ces joyeuses et nouvelles chroniques, combien que, les dictant, n’y pensasse en plus que vous, qui par aventure, buviez comme moi ? Car, à la composition de ce livre seigneurial, je ne perdis ni employai onques plus, ni autre temps que celui qui était établi à prendre ma réfection corporelle, savoir est buvant et mangeant.

Gargantua Prologue de l’auteur.