l'art de perdre

Alice ZENITERAlice Zeniter

 

Excellent roman, qui traite du douloureux épisode de la guerre d’Algérie et de ses conséquences, évoqué par l’intermédiaire d’une famille de paysans montagnards. La vie quotidienne, l’arrivée du FLN, une vie bouleversée où il est bien difficile de se situer.

« Quand tu dors, tu oublies tous tes soucis, a toujours dit ALI à ses fils pour les obliger à aller se coucher, c’est une chance merveilleuse et ça ne dure que quelques heures, alors profite. »

Il faut choisir son camp, demeurer côté français, ou aider le FLN. « Est-ce que les luttes appartiennent à quelqu’un ? Est-ce qu’elles appartiennent davantage par exemple à ceux qui sont directement opprimés qu’à ceux qui les mènent sans avoir subi l’opposition. »

Un enjeu qui dépasse des gens simples, qui n’aspiraient qu’à vivre le plus heureux possible. Cette famille embarquera pour la France, considérée comme traître, n’ayant pas aidé le FLN. Un déracinement total, une adaptation difficile voire impossible.

« Le pouvoir n’est jamais innocent. Pourquoi alors est-ce qu’on continue à rêver qu’on peut être dirigé par des gens biens ?

« C’est une chose étrange : pour avoir le droit d’exister, il faut qu’ils se présentent comme des patriotes de la première heure, des amoureux du drapeau tricolore qui n’ont jamais douté. »

« C’est important, par exemple reprend l’assistante sociale de lui donner un prénom qui reflète votre volonté de vous intégrer ici. »

Le début des cités, les problèmes des futures générations qui ne se sentiront pour beaucoup ni français, ni algériens. Ali, Yema, leur fils Hamid, puis Naïma la fille d’Hamid sont les acteurs de cette saga qui nous offre un regard lucide sur cette période et ses diverses conséquences.

« Malgré toute leur volonté, Ali et Yema n’habitent pas l’appartement, ils l’occupent. »

« La famille de Naïma tourne autour de l’Algérie depuis si longtemps qu’ils ne savent plus vraiment ce autour de quoi ils tournent. Des souvenirs ? un rêve ? un mensonge ? »

Hamid dira « le Ramadan ne rapproche pas davantage des pauvres, il les tient à l’écart des autres. »

« A la religion jugée désuète de ses parents, il préfère la politique. »

« Ils ne veulent pas du monde de leurs parents, un monde minuscule qui ne va que de l’appartement à l’usine, où de l’appartement aux magasins. Ils veulent une vie entière, pas une survie. Et plus que tout, ils ne veulent plus avoir à dire merci pour les miettes qui leur sont données. Voilà c’est ça qu’ils ont eu jusqu’ici : une vie de miettes. »

S’intégrer c’est difficile, souvent après un abandon traumatisant. Pour Ali comme pour Hamid, exprimés de différentes façons c’est un choc à absorber, un deuil à faire. « La nuit, au lieu de dormir, il jardine à l’intérieur de lui. Là où c’est noué, il taille. Là où c’est bouché il creuse. »

Après son voyage en Algérie à la fois professionnel et personnel Naïma à fait ce qu’elle devait faire mais son histoire n’est pas un héritage. « La possibilité qu’une action accomplie par son grand-père ou par son grand-oncle 50 ans plus tôt ait un effet sur elle aujourd’hui lui paraît absurde. »

« La plupart des choses que les femmes ne font pas dans ce pays ne leur sont même pas interdites. Elles ont juste accepté l’idée qu’il ne fallait pas les faire. »

Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître,

Tant de choses semblent si pleines d’envie

D’être perdues que leur perte n’est pas un désastre

Elisabeth Bishop

 « Ce qu’on ne transmet pas, ça se perd, c’est tout. Tu viens ici mais ce n’est pas chez toi ! »

 Une lecture prenante et pédagogique.