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Jeannine MILHAUD a travaillé, de 1960 à 2009, comme chercheure en sciences "dures", au contact de physicien(ne)s d'abord, puis de biologistes, en réservant ses loisirs à lire des livres d'anthropologues et de préhistorien(ne)s. Cette double culture l'a conduite à effectuer ensuite un master d'histoire et de philosophie des sciences, complété en suivant, en auditeure libre, des cours de psychologie cognitive à l'Ecole Normale Supérieure.

Jeannine MILHAUD, chercheure en sciences « dures », appellation que j’ai du mal à bien comprendre, qui qualifie des disciplines fortes d’expérimentations au détriment de « sciences » plus subjectives.

Un grand constat, l’homme se coupe de plus en plus de la nature, alors qu’il en fait partie, ce qu’il oublie. Le progrès va à une telle vitesse, que l’homme ne peut plus mettre la distance nécessaire pour se penser. L’homme numérique finit par se croire lui-même dématérialisé. Les chercheurs pour beaucoup ne laissent aucune place à la variante métaphysique, au besoin de transcendance inhérent au questionnement de notre finitude.

D’où vient cet état de fait ? Probablement d’une évolution trop rapide de la science. Du 16ème siècle au 21ème siècle, nous sommes passés de la sorcellerie, de l’ésotérisme, à internet, une accélération brutale pour le terrien. A cela, s’ajoute l’économie assortie de la loi du profit à tout va, poussée à son paroxysme c’est-à-dire jusqu’à sa propre destruction, destruction de l’environnement mais aussi de l’homme lui-même devenu ressource humaine à communications multiples et volatiles.

Le chercheur a une grande responsabilité dans cet état de fait. La rapidité de l’évolution des sciences a engendré des distorsions telles qu’un monde va remplacer un monde. ELIAS écrit : " le mouvement de détachement de l’observation des autres et de soi-même se figea en quelque sorte en une attitude constante et, ainsi transformé, il engendra chez l’observateur la représentation de lui-même comme un être coupé de tous les autres et existant indépendamment d’eux. "

Il utilisait une métaphore inquiétante. Il imaginait les hommes comme des statues pensantes incapables de communiquer entre elles, et séparées de la réalité du monde par un gouffre. 

Il apparaît nécessaire de maintenir une juste distance entre le " feu " de la subjectivité et la "glace " de la loi objective. " écrit Lionel NACCACHE, neuropsychologue.

" Nous avons conjugué l’économie avec la « science », secondée par la technique, pour entretenir, par l’intermédiaire de l’innovation, la croyance en un progrès sans fin. "

Claude Lévi-Strauss écrit : "je crois qu’il n’est possible de comprendre l’homme qu’à partir du moment où le type d’explication qu’on recherche vise à réconcilier l’art et la logique, la pensée et la matière, le sensible et l’intelligible. Si ces termes nous paraissent séparés, comme disjoints il ne faut en accuser que l’infirmité de notre connaissance. "

" L’aspiration à la connaissance pour les êtres humains découle de leur désir universel, de comprendre les ressorts cachés de leur environnement physique et social par une observation attentive. "

" Chaque personne humaine est indivisible, et sa capacité d’abstraction rationnelle est indissociable de sensibilité émotionnelle. "

Evidemment, fétu de paille sur une planète parmi des milliards d’autres, doté d’une intelligence permettant l’introspection et mortel, nous ne pouvons pas nous comporter en robots dépourvus d’affects, d’imaginaires.

Jeannine MILHAUD dans cet essai désire revenir sur ce qui fonde l’humain derrière la diversité des connaissances… 

" Chez l’homme, le questionnement le plus universel, qui a donné naissance aux religions, à la philosophie et à la science (dont la plus emblématique est la physique), est sans conteste le besoin métaphysique de connaître ses origines. "

" Il faut donc que les chercheurs des sciences dites " dures " intègrent le besoin de transcendance de l’homme, présent chez sapiens sapiens, qui simultanément aurait découvert le secret de la fécondité par l’abduction, et posé les principes d’une représentation artistique. "

Le Paléoanthropologue LEROI-GOURHAN rappelle : " l’émergence du symbole graphique à la fin du règne des Paléanthropes suppose l’établissement de rapports nouveaux entre les deux pôles opératoires (main-outil et face langage), rapports exclusivement caractéristiques de l’humanité au sens étroit du terme, c’est-à-dire répondant à une pensée symbolisante dans la mesure où nous en usons nous-même. "

" L’art est le témoignage des facultés d’abstraction, de synthèse et d’associations complexes que l’homme a développées et sans lesquelles ni cet art, ni la religion, ni la logique du langage conceptuel n’aurait été possible… " écrit l’archéologue Emmanuel ANATI.

" La « découverte » du secret de la fécondité des femmes par sapiens sapiens aurait donc représenté l’avantage crucial qui, vu la pression de la sélection qu’était les conditions de vie précaires de l’ère paléolithique, lui a permis d’être sélectionné sous la forme de la variété sapiens sapiens en accord avec la théorie darwinienne de l’évolution. "

« La théorie de l’évolution au sens darwinien du terme est actuellement le meilleur cadre conceptuel que nous ayons à notre disposition pour comprendre rationnellement l’instabilité du vivant, pour penser un monde naturel essentiellement dynamique », commente Hervé Le Guyader, du laboratoire Évolution Paris Seine.

Finir par ignorer le monde pour un travers de logique absolue, se couper de la nature dans le brouhaha des grandes métropoles au point d’en oublier les équilibres, Balzac l’évoque dans un de ses romans, " à la recherche de l’absolu " où le chercheur en oublie également sa propre vie.

Hannah ARRENDT écrit : " Les sciences ont été contraintes d’adopter une « langue » de symboles mathématiques qui, uniquement conçus à l’origine comme abréviations de propositions appartenant au langage, contient à présent des propositions absolument intraduisibles dans le langage…Or, toute action de l’homme, tout savoir, toute expérience, n’a de sens que dans la mesure où l’on peut en parler. "

Le psychologue Jean-Pierre PIAGET rappelle que " le langage est un produit de l’intelligence et non pas l’intelligence, un produit du langage. "

Cet ouvrage de Jeannine MILHAUD  très argumenté, est un plaidoyer pour la vie, appréhendé dans sa globalité. Ce n’est pas une non-acceptation du progrès, mais une mise en perspective avec la nature la plus profonde de l’homme. Ce livre ne peut laisser indifférent, les yeux demeurent ouverts et fort heureusement. Exceptés certains passages abscons pour le non initié, le livre est passionnant, avec le grand mérite de poser les questions les plus dérangeantes, d’établir des constats sans déni.

RABELAIS nous rappelle que " Sciences sans conscience n’est que ruine de l’âme "et EINSTEIN éclairé écrivait :

 "  j’éprouve l’émotion la plus forte devant le mystère de la vie. Ce sentiment fonde le beau et le vrai, il suscite l’art et la science…Auréolée de crainte, cette réalité secrète du mystère constitue aussi la religion. Des hommes reconnaissent alors quelque chose d’impénétrable à leurs intelligences mais connaissent les manifestations de cet ordre suprême et de cette Beauté inaltérable.Des hommes s’avouent limités dans leur esprit pour appréhender cette perfection. Et cette connaissance et cet aveu prennent le nom de religion. Ainsi, mais seulement ainsi, je suis profondément religieux, homme comme tous ces hommes. "