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 La montagne magique est à classer dans les grands romans de Thomas MANN (un roman du temps avec un double sens « singulièrement onirique »).  La montagne est imposante, elle domine la plaine. Ceux d’en haut sont malades mais ont du temps et de l’argent, ils ont le temps de manier des idées contrairement à ceux d’en bas englués dans la quotidienneté.

« En suspens et en sursis dans le confort douillet d’une vie factice, les gens d’en haut privilégient toutes sortes d’activités spirituelles contrastant avec la trivialité de la vie d’en bas. Thomas MANN par le choix du mot magique revoit au Dieu HERMES en particulier le Trismégiste, référence alchimique au sanatorium, athanor situé à l’écart du monde, lieu initiatique par excellence dans lequel notre héro Hans CASTORP va effectuer un parcours initiatique. « La montagne magique est une variante du Temple de l’initiation, le lieu d’une périlleuse quête du mystère de la vie, et Hans CASTORP, en quête de formation à une ascendance très noble de chevalier mystique. »

Nous trouvons également le mot magique dans un vers de FAUST « la montagne est aujourd’hui d’une magie démente » mais aussi chez NIEZTSCHE qui désigne l’Olympe comme montagne magique.

Les personnages du roman sont des patients et des médecins, un univers de la maladie déroutant, terre à terre, qui se vit au rythme de la prise de température et des repos et repas.

Hans CASTORP vient rendre visite à son cousin malade avant de débuter une nouvelle activité professionnelle d’ingénieur naval.

« Il souhaitait parvenir à destination, car une fois en haut pensait-il on vivrait de la même manière que partout, sans devoir songer, comme en gravissant ces pentes, aux sphères incongrues où l’on se trouvait. »

« On rentre dans trois semaines, voilà bien une idée d’en bas ! »

Hans de bien portant va être diagnostiqué malade, on perçoit l’exagération des conclusions médicales, et le médecin lui dit qu’il doit rester au sanatorium.

« Toute une année à tant d’importance, à notre âge, elle amène tant de changements et de progrès dans la vie d’en bas ! Et dire que je dois stagner ici comme une flaque, oui dans une mare croupie, la comparaison n’est pas trop forte… »

Hans débute son séjour en sympathisant avec SETTEMBRINI, son premier mentor puis plus tard avec NAPHTA. Ils recherchent un disciple, il recherche un maître. Nous sommes dans un roman médical, philosophique, politique, initiatique.

Les médecins sont atypiques, prisonniers du sanatorium et des pathologies pulmonaires. Tout ce petit monde vit au rythme d’une routine militaire, monastique, repos, repas, température, promenades. Ces personnages sont hors du monde réel tout en étant eux-mêmes réels. Ils sont centrés sur eux, sur leurs corps, leurs maladies.

La mort est présente, le cousin de Hans, des jeunes malades fauchés par la maladie. Il y a aussi quelques guérisons, et maladies bégnines, le tableau n’est jamais complètement noir, la vie est toujours là. « L’exaltation est au sein de la vie, car sans elle il n’y aurait pas de vie, et au milieu il y a la condition de l’homme Dei à mi-chemin entre exaltation et raison et, de même, son état se situe entre une communauté mystique et un isolement douteux. Voilà ce que je vois, depuis ma colonne. C’est au sein de cette condition que l’homme Dei doit avoir soi-même une relation d’une belle délicatesse, d’un respect amical, car lui seul est distingué, à la différence des antinomies. » 

« Il y a un côté médical passionnant chez Thomas MANN, la montagne magique c’est le roman classique médical. Il y a chez Thomas MANN le sens que le diagnostic du médecin ressemble à la grande analyse du romancier, que de part et d’autre il y a une lecture en profondeur du psychisme et du corps humain. Je crois qu’il a même dit une fois au fait de sa gloire « si je n’avais pas été écrivain, j’aurai peut-être été un très bon chirurgien » et ça donne à réfléchir, mais on ne guérit jamais chez Thomas MANN ni dans la montagne magique, ni dans les Buddenbrook, ni dans la mort à Venise n bien sûr dans Faustus. » Georges STEINER.

Ainsi SETTEMBRINI et NAPHTA sont les deux pôles contraires l’un progressiste, chantre de la raison, l’autre conservateur, nihiliste, on se demande vers qui Hans CASTORP va pencher il n'y a pas de réponse, mais l’affrontement ira jusqu’à la mort.

C’est un roman de la lenteur, du temps, du corps, de l’esprit.

« Un homme menant la vie d’un malade n’est plus qu’un corps et voilà bien ce qui est contraire à l’humanité et avilissant, dans la plupart des cas, il ne vaut pas mieux qu’un cadavre. »

« L’ennui infini, comme on dit n’est donc en fait qu’un abrègement pathologique du temps ayant pour source la monotonie. »

Ainsi, après six mois, « le jeune homme qui est entré ici n’a plus qu’une idée en tête, le flirt et la température. »

L’amour ne sera pas absent du microcosme, un amour platonique que Hans a pour Mme CHAUCHAT une patiente russe mariée.

C’est un roman politique, sociologique également, Thomas MANN nous l’explique :

« Ce roman appartient comme conception à l’époque avant la première guerre mondiale, tandis que FAUSTUS est un produit d’après la seconde guerre mondiale. Mais ces deux livres malgré tout ont leurs différences et ont en commun qu’ils s’occupent en racontant des destinées et des aventures personnelles au fond de la destinée de l’Europe, qu’ils essaient d’exprimer les tensions dialectiques de l’occident, et la montagne magique indique déjà dans les personnages de SETTEMBRINI et NAPHTA les deux grands contrastes qui déchirent aujourd’hui le monde et attendent leurs solutions. »

La lenteur permet de penser la maladie « somme toute, la maladie et la mort n’ont rien de sérieux, elles tiennent plutôt de la fainéantise, le sérieux, au fond, on n’en trouve que dans la vie d’en bas. Je crois  que pour le comprendre il faut passer un certain temps en haut. »

« Le temps fantôme de l’espace est une réflexion de BERGSON au chapitre 2 de son essai sur les données immédiates de la conscience, afin de réfuter la théorie kantienne de la temporalité : pour BERGSON, c’est précisément le concept de durée qui permet d’accéder à une connaissance métaphysique. »

« Thomas MANN reconnaît avoir essayé de « supprimer le temps » par le leitmotiv, la formule magique qui annonce l’avenir et replonge dans le passé, et qui est le moyen de rendre présente à chaque instant sa totalité intérieure… »

Hans va s’intéresser à tout, aux sciences, à la philosophie, aux discours de SETTEMBRINI et NAPHTA, il se construit. Un exemple de questionnement métaphysique de Hans : « de fait la molécule se composait bien d’atomes, et l’atome était loin d’être assez grand pour mériter ne fut ce que le qualificatif d’extraordinairement petit. Il était d’une telle petitesse, cet amas précoce et provisoire d’immatériel, d’énergie, ressemblant déjà à de la matière sans toutefois en être, il était si infime qu’il fallait le concevoir comme à peine devenu ou resté matériel, plutôt comme un moyen terme ou une borne délimitant le matériel et l’immatériel . Se posait alors le problème d’une autre génération spontanée, bien plus mystérieuse et hasardeuse que celle de l’organique, la génération la génération spontanée de la matière à partir de l’immatériel. De fait, l’abîme entre la matière et la non matière exigeait d’être comblé, aussi instantanément voire davantage, que celui séparant la nature organique de l’inorganique. »

Référence à EPICURE et peut-être Jacob BOEHME.

La maladie, l’amour, la vie, la mort, se côtoient dans un ballet permanent qui est rythmé par le temps, l’espace, le pragmatisme et le surréalisme, par la poésie parfois.

Il y a des échanges sérieux et profonds mais aussi vides et théâtraux dignes du Bourgeois Gentilhomme.

SETTEMBRINI « On avait beau dire par exemple, affirmer que la maladie, cet état supérieur de la vie, avait un côté solennel, il n’en restait pas moins que la maladie donnait trop s’importance au physique, ramènerait l’homme à son corps, l’y renvoyait tout entier, elle portait atteinte à la dignité de l’homme, et allait jusqu’à l’anéantir, dans la mesure où elle ravalait ce dernier au rang de simple corps. La maladie était inhumaine. »

L’amour de Hans  pour Madame CHAUCHAT se comprend à la lecture du passage ci-dessous :

« Madame CHAUCHAT qui, malgré sa vulgarité et son relâchement désinvolte, inspire à Hans des déclarations enflammées et des hallucinations. Cette femme fatale dont le nom est celui du fusil mitrailleur de JOFFRE en 1916 tient à la fois de Vénus, de Carmen, et de Lilith. Croisement improbable entre Méphisto et Marguerite, cet hybride se situe, par son caractère hermaphrodite, entre le jeune condisciple à l’origine des premiers émois et un éternel féminin dont l’idéalisme se révèle être un fourvoiement de l’esprit. »

Cette aventure médicale, dans les hauteurs, dans la maladie, dans les habitudes, interroge ontologiquement : « un individu peut avoir en tête divers buts, objectifs, espoirs, et perspectives, et y puiser l’impulsion d’aller vers des efforts et des activités élevées, mais si l’impersonnalité ambiante et l’époque elle-même sont en fait dépourvues d’espoirs et de perspectives en dépit de leur apparente animation, si cette époque lui apparaît en secret dénuée d’espoirs de perspectives et de résolution, et si elle répond par un silence fort creux à la question qu’il pose bel et bien sciemment ou non, celle du sens de tout effort et de toute activité, sens suprême et ultime, dépassant l’individualité , cet état de chose ne manquera pas d’avoir un effet plus ou moins paralysant notamment sur des êtres d’une grande intégrité et cet effet, loin de s’arrêter à la sphère psychique et morale s’étendra à la partie physique et organique de l’individu. »

Hans venu en visiteur reste en malade et finit par aimer son séjour au sanatorium. « Hans aimait pourtant cette vie dans la neige. Selon lui, à bien des égards elle s’apparentait à celle du bord de mer : la monotonie primitive du tableau qu’offrait la nature commune à ces deux sphères. »

Son cousin va mourir de sa maladie, il comprend à nouveau que la vie à une fin, sentiment d’une finitude, « Car tout notre intérêt pour la mort et la maladie ne font qu’exprimer celui qu’on a eu pour la vie, comme le prouve du reste la faculté humaniste de la médecine qui s’adresse toujours si poliment et en latin à la vie et à ses maladies, en n’étant qu’une nuance de la seule grande requête, la plus urgente, que j’appellerais maintenant par son vrai nom, en toute sympathie c’est le frêle enfant de la vie, c’est l’être humain, dans sa condition et son état… »

SETTEMBRINI à Hans : « J’insiste, prenez garde à vous ! Soyez fier et, allant vers l’étranger, ne renoncez pas à ce que vous êtes ! Evitez cet ilot de CIRCE : vous n’êtes pas assez ULYSSE pour y séjourner impunément. Vous allez vous retrouver à quatre pattes, vous pousserez des grognements, gare à vous !

Qu’avez-vous contre l’analyse ? Rien….si elle relève de l’instruction, de la libération et du progrès. Tout…si elle répand l’abominable relent du tombeau. Il n’en va pas autrement du corps. On doit le vénérer et le défendre dès lors qu’il s’agit de son émancipation et de sa beauté, de la liberté des sens, du bonheur, du plaisir. On doit le mépriser dans la mesure où ce principe de pesanteur et d’inertie s’oppose au mouvement vers la lumière, on doit l’exécrer pour autant qu’il représente carrément le principe de la maladie et de la mort, et que son esprit spécifique est celui de la perversion, de la décomposition, de la luxure et de l’infamie. »

NAPHTA propose une vision plus noire sans un trait de lumière : « Les productions du monde de l’âme et de l’expression, sont toujours laides à force de beauté, et belles à force de laideur, c’et la règle. La beauté est spirituelle, à la différence de celle de la chair, qui est d’une stupidité absolue. Elle est d’ailleurs abstraite. La beauté du corps est abstraite. Seules la beauté intérieure et l’expression du sentiment religieux ont une réalité. »

Le malade était un malade, et voilà tout, avec le tempérament et l’affectivité modifiée qu’on avait en pareil cas. La maladie mettait son homme dans un tel état que tout deux arrivaient à s’accorder : les dégradations de la perception sensorielle, les pertes de fonction, les analgésies salvatrices, ces mesures intellectuelles et morales pour prévues par la nature pour adapter et soulager l’homme bien portant oubliaient de les prendre en compte dans sa naïveté. Le meilleur exemple était toute cette bande de poitrinaire d’ici avec son insouciance, sa sottise et son dévergondage et son manque de volonté s’agissant de la guérison. »

En octobre 1915, Thomas MANN interrompt la rédaction de son roman pour se consacrer aux considérations d’un apolitique, véritable règlement de compte avec son frère HEINRICH, ce dernier rejette la guerre en bloc, appelle les intellectuels allemands à s’inspirer des idées de VOLTAIRE et de ZOLA, et prône une démocratie sur le modèle occidentale, le personnage de SETTEMBRINI a plus d’un trait commun avec ce frère humaniste et rationaliste dont Thomas MANN fustige les prises de positions avant de s’y rallier.

La montagne magique contient la première guerre mondiale et celle à venir. « Hans et Candide, deux jeunes gens simples à la manière Simplicissimus, l’aventurier de GRIMMELSHAUSEN, se livrent à de multiples expériences intellectuelles et physiques qui débouchent sur les combats et leur boucherie héroïque, l’optimisme de PANGLOSS ressemble trait pour trait à celui de SETTEMBRINI croyant dur comme fer au progrès, et le pessimisme de MARTIN n’est pas sans rappeler NAPHTA ».

« La montagne magique est doublement un roman du temps « un roman du temps » d’une part, elle est le livre d’une époque, l’avant-guerre européenne, dont elle esquisse le tableau intérieur, d’autre part, elle a pour sujet la durée pure, et ne la traite pas seulement comme une expérience de son héros, mais pour elle-même. » « Ce microcosme d’aristocrates et de bourgeois malades, tantôt en proie à l’agitation, tantôt gagnés par l’inertie, reflète l’affaiblissement d’une Europe au bord du gouffre. »

Il y a du sérieux, mais aussi du futile souvent comique, il y a de l’idéologie mais aussi du théâtre. Il y a plusieurs lectures d’une époque, mais aussi de comportements très divers. Les malades dans leur tour d’ivoire très protectrice, les médecins enfermés dans ce monde et d’une certaine façon également des patients, Hans visiteur puis malade qui va in fine effectuer un parcours initiatique dont la fin est révélatrice, SETTEMBRINI et NAPHATA les deux entités politico philosophique du roman, madame CHAUCHAT l’icône de l’amour aux yeux de Hans, JOACQUIM le cousin militaire, pragmatique, pour qui son rôle va au-delà de sa propre vie.

Nous sommes dans une autobiographie cachée, dans un roman du temps et de la guerre, un roman de l’action et de l’inaction avec toujours ces contraires qu’on ne peut départager.

Néanmoins le roman hanté par la maladie, la mort et la guerre ouvre la possibilité de l’amour ! Thomas MANN comme  Edgard MORIN croyait en un humanisme régénéré, utopisme ou espérance, qui fait de la montagne magique un très grand roman.

thomas-mannThomas MANN