"Mes philosophes" Edgar Morin
Je reprends des passages sélectionné dans le livre, mes interventions sont en italiques.
Edgard Morin nous évoque ses rencontres avec des philosophes, scientifiques, artistes, qui ont contribué à sa construction intellectuelle.
HERACLITE, est très important pour lui. Il nous enseigne que la contradiction est un signe de vérité, alors que la logique nous dira qu’une contradiction est signe d’erreur. S’il n’y avait que discorde, tout se désintègrerait. S’il n’y avait que concorde, il ne se passerait rien. Héraclite nous dit que tout ce qui est s’origine dans le mariage de l’harmonie et de la désharmonie.
Nous sommes intégrés dans un jeu cosmique entre des forces d’organisation et des forces de désorganisation, forces de désintégration et d’intégration.
« Sans l’espérance tu ne trouveras pas l’inespéré » Héraclite
BOUDDHA , ce que note entres autres choses l’auteur, c’est que le bouddhisme étend sa compassion à l’ensemble du monde animal, ce qui constitue une différence fondamentale avec le christianisme.
JESUS, ce qui m’attire chez le juif Jésus, c’est son Sermont sur la montagne et c’est qu’il incarne magnifiquement le pardon.
MONTAIGNE, c’est un marrane, c’est-à-dire un juif d’Espagne et du Portugal converti au christianisme. Certains sont restés fidèles à leurs racines ancestrales d’autres les ont oubliées.
Ainsi E.Morin définit les « post -marranes » comme ceux qui ont dépassé les deux religions révélées et développé une expérience psychologique qui leur a permis de se débarrasser des dogmes et de produire une pensée toute d’intégration et de critique. C’est le cas de Montaigne. La « tête bien faite » plutôt que « bien pleine » signifie d’organiser nos connaissances, d’apprendre à apprendre, ce que notre société a complètement délaissé.
DESCARTES, « si quelqu’un veut chercher sérieusement la vérité, il ne doit pas choisir l’étude de quelque science particulière, elles sont toutes unies entres elles et dépendent les unes des autres, mais il ne doit songer qu’à accroître la lumière naturelle de sa raison ». Descartes.
E Morin écrit : le sens du cogito demeure profond sans son mystère et appauvri dans ces élucidations, ajoutant que son sens est celui-ci : le cogito est la boucle du sujet conscient, s’auto-reconnaissant, s’auto constituant et s’auto recommençant. ».
Avec Descartes on aura deux visions du monde tragiquement séparées ; d’une part un monde d’objets soumis à observations, expérimentations, manipulations, suscitant une science et une technique quantitative, manipulatrice et glacées. D’autre part, un monde de sujets se posant des problèmes d’existence, de sens de la vie, de communication, de conscience, de destin. Cette tragique dissociation est celle qui caractérise ce que j’ai appelé le « paradigme maître d’occident » ou paradigme cartésien » . Il faut en sortir.
PASCAL, le plus grand, le plus proche penseur, c’est pour moi Pascal. Je comprends ce qui me pascalisait et me pascalise à jamais : c’est le lien entre la foi, la raison, le doute. Pascal a conscience que tout peut être mis en doute, y compris la légitimité du pouvoir des grands, y compris même Dieu, qui ne peut être rationnellement prouvé. Pascal est un adepte rigoureux de la rationalité, un esprit scientifique, Pascal fonde sa foi sur un pari ou il faut voir bien plus qu’un calcul de joueur, mais l’intégration mutuelle et inséparable du doute, de la raison, de la foi.
Pascal a reconnu l’inséparabilité de la misère et de la grandeur de la condition humaine. Le surgissement des apories en toutes les avancées de la pensée scientifique, nous fait retrouver spontanément l’idée de Pascal (et de Niels Bohr) selon laquelle le contraire d’une vérité profonde n’est pas une erreur c’est une autre vérité profonde. Le pari de Pascal me fait comprendre la nécessité d’agir dans l’incertitude et le risque pour toutes nos valeurs. Je n’ai pas le mysticisme du croyant en une religion révélée, mais le mysticisme de la relation profonde avec la poésie de la vie, avec l’enthousiasme, qui signifie être possédé par le sublime.
SPINOZA, sa pensée se constitue au-delà du judaïsme, du christianisme, du messianisme aussi bien juif que chrétien. Son message profond est de lier Connaissance, compréhension, joie et Amour, termes qui renvoient l’un à l’autre et qui donnent valeur et sens à la vie humaine.
ROUSSEAU, il a apporté une idée fondamentale de la nature conçue comme un tout vivant, vital, avec lequel l’homme doit chercher l’harmonie et la réconciliation. Il est celui qui, en plein siècle des Lumières, montre que la raison, cultivée seule, à un caractère abstrait inhumain. Il a presque l’intuition de ce que Hegel appellera « Verruft » : la raison vivante, par opposition à « Verstardt » l’entendement, la raison abstraite. Il montre le caractère barbare et mutilant de la rupture entre l’humain et le naturel, entre l’humain et l’animal.
Une autre idée profonde de Rousseau, « la bonté naturelle » de l’homme. Elle montre que nous avons des capacités de bonté méconnues, non exploitées, dormantes, une régénération éthique de l’humain est toujours possible.
HEGEL, dans les magnifiques pages de la phénoménologie de l’esprit ou il soutient que penser et conserver sa liberté c’est affronter courageusement et explicitement la mort « c’est simplement par le risque de sa vie que l’on conserve sa liberté. J’apprenais de Hegel que la raison se sent de processus apparemment irrationnels ou d’actes variés à des intérêts apparemment particuliers pour réaliser des buts rationnels et universels.
MARX, marxistement, l’effort de toute vie humaine est d’atteindre l’essentiel. L’essentiel ce n’est plus l’absolu de l’idée hégélienne, mais les rapports d’amour entres les humains.
Pour Marx la science apportait la certitude. Nous savons désormais que si les sciences apportent quelques certitudes locales, elles n’échappent pas aux incertitudes globales. Depuis Popper, nous avons compris que les théories ne sont scientifiques que si elles sont réfutables, et nous avons constaté que les théories scientifiques sont périssables. En outre nous avons vérifié l’intuition pascalienne selon laquelle les progès de nos sciences arrivent à des mystères insondables.
Comme l’avait vu Montaigne, Pascal, Shakespeare, Dostovieoïski, homo et sapiens-demens (sage délirant dément capable de sapience) être complexe, multiple portant en lui un cosmos de rêves et fantasmes, Marx n’a pas vu cela. Il a cédé à l’attrait d’un autre mythe ; il a conçu la mission historique du prolétariat comme avènement du Messie-Prolétariat. Il transposait ainsi sur nos vies terrestres le salut judéo-chrétien promis par le ciel. Cette illusion a été tragique et dévastatrice.
Il fut le fondateur du messianisme laïcisé et politisé, annonçant la fin du malheur humain grâce au Messie-Prolétariat, après l’apocalypse d’une lutte finale entres les forces du mal (capitalisme) et les forces du bien (socialisme).
DOSTOIEVSKI m’a inculqué cette idée première et prioritaire pour moi qu’il faut avoir de la compassion pour la souffrance. Nul n’a exprimé autant, et tout à la fois, le sens de la souffrance, de la tragédie, de la dérision, du délire proprement humain : ce qui est remarquable, c’est que les grands écrivains paraissent beaucoup plus capable que les philosophes de manifester le sens de la complexité humaine.
PROUST, a étendu le royaume du dicible à la complexité infinie de notre vie subjective, associant deux dimensions qui paraissent s’exclure absolument, d’une part par l’extrême précision du mot, l’extrême subtilité de l’analyse, d’autre part la traduction de l’inneffable de la vie de l’âme et du sentiment.
Je pense que les livres qui comptent dans une vie dévoilent une vérité ignorée, cachée, profonde que nous portons en nous. Ils nous procurent ainsi le double ravissement de découvrir notre vérité en découvrant une vérité extérieure à nous. Mais j’ajoute que les grands livres nous aident aussi à mettre enforme cette vérité qui nous est propre et qui est d’abord informe.
Les psychanalyses, la relation de la religion à la mort est double. D’un côté elle entretient les croyants dans un rapport morbide et névrotique au trépas. De l’autre, elle est la santé sociale qui calme chez les individus l’angoisse de la mort. Sans mes lectures de Freud et Dostoievski je n’aurais pu concevoir aussi vivement la dialogique de folie sapience démence raison propre à toute réalité humaine. L’autre point essentiel de Freud est la complexification du sujet, de l’égo. La trinité freudienne (ça, moi surmoi) illustre très bien à son tour la dualité sapiens demens. Tout individu, même le plus réduit à la plus banale des vies, constitue en lui-même un cosmos.
HEIDEGGER, il présentait le progrès technique comme arraisonnement du monde. Les deux barbaries qui nous menacent aujourd’hui, la première vient du fonds de l’histoire, elle se déchaîne dans les guerres, massacres, déportations, la seconde vient du règne glacé de la technique, elle se répand en séparations, rigidifications, manipulations, bureaucratisation, règne du calcul et de la gestion. Heidegger écrit en 1953 « aucune époque n’a accumulé sur l’homme des connaissances aussi nombreuses et aussi diverses que la nôtre. Auncune époque n’a réussi à présenter son savoir de l’homme sous une forme qui nous touche davantage. Aucune époque n’a réussi à rendre ce savoir aussi promptement et aussi aisément accessible. Mais aussi aucune époque n’a moins su ce qu’est l’homme ».
LES PENSEURS DE LA SCIENCE ET LES SCIENTIFIQUES PENSEURS :
Van Foerster a été l’un des premiers à montrer que nous avons besoin d’une » épistémologie des systèmes observateurs l’épistémologue n’est pas un dieu surplombant dans les nuées les connaissances qu’il étudie.. « Je suis sans cesse fasciné par le grand paradoxe de l’inséparabilité dans la séparation et de la séparabilité dans l’inséparation (cela m’évoque le théosophe Jacob Bohme). Ce sont pour moi les limites auxquelles arrive l’esprit humain et derrière lesquelles se cache l’inconcevable Réalité de la réalité.
Aucune théorie ne peut se clore sur elle-même, qu’aucun édifice théorique ne pourra jamais embrasser le réel et que dès lors, la connaissance humaine ne peut qu’être ouverte, inachevée ».
Ladrière suggérait l’idée que toute découverte d’une limite de la connaissance est en même temps un progrès dans la connaissance. J’ai puisé des idées très précieuses ches les épistémologues Popper, Lakatos, Kuhn, Holton. Par exemple Popper montre que l’induction ne peut produire à elle seule des énoncés scientifiques, ainsi que par sa profonde idée que les théories scientifiques ne sont pas vérifiables mais seulement falsifiables. Il m’a permis de mieux comprendre que la connaissance progresse plus par élimination d’erreurs que par accroissement des vérités.
HUSSERL, il a mis en évidence l’impensé majeur de la science occidentale. Dans sa conférence de 1935 la crise de l’humanité européenne et de la philosophie, il explique que « la philosophie a besoin de la science, productrice d’extraordinaires avancées de la connaissance, mais la science a besoin de la philosophie pour se comprendre elle-même, elle a besoin d’une connaissance qui sache observer l’observateur et ne pas perdre son enracinement dans la vie, dans l’humanité, dans les problèmes fondamentaux et existentiels ».
LE SURREALISME, Georges Bataille appartient à ce groupe et j’ai retenu l’idée de consumation tirée de son livre la part maudite. Cette idée me révèlait que la consumation était plus essentielle à l’homme que la consommation.
Le surréalisme fut un mouvement où la poésie, la pensée, l’action, la vie se sont entre-fécondées.
IVAN ILLICH, il explique que le mal être psychique relève encore des médecines, somnifères, antidépresseurs, psychothérapie, psychanalyses, gourous, mais n’est toujours pas perçu comme un effet de civilisation.
BEETHOVEN, il m’émerveille dans sa façon de prendre la souffrance et la détresse à bras le corps, d’une étreinte puissante pour aller chercher la joie : « Nous êtres limités à l’esprit infini, comme uniquement né pour la joie et la souffrance » Beethoven.
CONCLUSION.
Kant montre que la raison, par ses moyens seuls ne peut résoudre les questions les plus profondes, qu’elle est pourtant inévitablement poussée à se poser, ce qui fait écho à Pascal.
L’amour a une dimension mystique. Mais cette vérité n’est pas seulement mystique. Ainsi nous pouvons voir que nous sommes biologiquement séparés en tant qu’individu, mais biologiquement aussi nous sommes inséparables de notre espèce, sociologiquement nous sommes des êtres en partie autonomes mais nous sommes par ailleurs inséparables de notre société.
E.Morin : certes mon mysticisme n’est pas tourné vers un être divin, comme celui de Thérèse d’Avila, je connais des ravissements et des extases, mais je peux les éprouver devant une fleur, un oiseau, un coucher de soleil, lamer, un visage, dans l’amour, l’amitié, la fraternité.
Ces moments d’émerveillement et d’extase sont de véritables états seconds, et font partie de ce que j’appelle la qualité poétique de la vie. Les moments mystiques sont des moments de poésie. Ils nous aident à supporter la prose de la vie, inséparable et pourtant opposée à la poésie de la vie, ils nous font aimer la vie malgré ses aspects horribles.
Je crois qu’il faut développer cette mystique qui apparaît dans le quotidien, dans un moment de convivialité, dans un visage aimé, dans une promenade dans la nature, qui peut être merveilleuse comme celle de Rousseau à l’île Saint Pierre.
Ainsi paradoxalement, l’agonie qui apporte la mort, peut apporter la vie nouvelle, par une victoire des forces de reliance sur les puissances de désintégration.

