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14 janvier 2021

"L'Œuvre au Noir" Marguerite YOURCENAR

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Zénon le héros fictif du roman est né à Bruges en 1510. Autour de lui sa mère Hilzonde, son beau-père Andriansen, son cousin Henri-Maximilien et le prieur des Cordeliers. L’éducation de Zénon fut confiée à Bartholomé Campanus Chanoine de Saint Donatien à Bruges.

Zénon devint médecin, un esprit cultivé et curieux, qui s’éloigne de la religion. Le Chanoine de Saint Donatien dit « le jour où il entendit ZENON tourner en dérision les pieuses rêveries du Songe de Scipion, il comprit que son élève avait renoncé en secret aux consolations du Christ. »

ZENON est un alchimiste, mais avant tout un médecin, un scientifique dans une époque qui bride l’esprit au nom des dogmes religieux. Ne dit-on pas qu'il pourrait s'agir de PARACELSE !

Paracelse

« Sur le plan des idées ce ZENON marqué encore par la Scolastique et réagissant contre elle, à mi-chemin entre le dynamisme subversif des alchimistes et la philosophie mécanistique qui allait avoir pour elle l’immédiat avenir entre l’hermétisme qui place un Dieu latent à l’intérieur des choses et un athéisme qui ose à peine dire son nom, entre l’empirisme matérialiste du praticien et l’imagination quasi visionnaire de l’élève des cabalistes, prend également appui sur d’authentiques philosophes ou hommes de science de son siècle. Ses recherches scientifiques ont été imaginées en grande partie d’après les cahiers de Léonard : il en est ainsi, en particulier pour les expérimentations sur le fonctionnement du muscle cardiaque, qui préludent celles de Harvey. »

Qu’est-ce que l’alchimie ? Une recherche hermétique qui renvoie à Nicolas FLAMEL, FULCANELLI, PARACELSE, et bien d’autres noms moins connus dont les pratiques seraient opératives et cardiaques et que je synthétiserais par le texte de RABELAIS sur la substantifique moelle du chien (Canis) qui signifie ce qui est caché, qui nous donne une leçon à plusieurs niveaux, comprendre le fonds des choses, se fier à la vérité qui accouche de la raison et de la science.

« Qu’est l’erreur et son succédané le mensonge, poursuivit ZENON sinon une sorte de Caput Mortuum, une matière inerte sans laquelle la vérité trop volatile ne pourrait se triturer dans les mortiers humains…Ces plats raisonneurs portent aux nues leurs semblables et crient haro sur leurs contraires, mais que nos pensées soient véritablement d’espèce différentes, elles leur échappent, ils ne les voient plus, tout comme une bête hargneuse cesse bientôt de voir sur le plancher de sa cage un objet insolite qu’elle ne peut ni déchirer, ni manger. On pourrait de la sorte se rendre invisible. »

« Toute sa vie il s’était ébahi de cette faculté qu’ont les idées de s’agglomérer froidement comme des cristaux en d’étranges figures vaines, de croître comme des tumeurs dévorant la chair qui les a conçues ou encore d’assumer monstrueusement certains linéaments de la personne humaine comme ses masses inertes dont accouchent certaines femmes et qui ne sont en sommes que de la matière qui rêve. »

« Depuis près d’un demi-siècle, il se servait de son esprit comme d’un compagnon pour élargir de son mieux les interstices du mur qui de toute part nous confine. »

Aujourd’hui la science à tellement progressé que l’on peut se demander si l’alchimie existe encore, à moins que ce soit l’éloignement irréversible des transmissions qui en soit la cause.

« Les mises en garde contre le mauvais emploi des inventions techniques par la race humaine, qui risquent aujourd’hui de paraître prémonitoire, abondent dans les traités alchimiques, on les rencontre aussi dans un tout différent contexte chez LEONARD et CARDAN »

Le roman nous incite à suivre ZENON jusqu’à sa fin tragique. Il choisit le voyage, un voyage sous le signe de la quête alchimique, mais aussi et surtout pour exercer la médecine et découvrir de nouveaux remèdes. Ses liens avec l’église se feront à travers l’amitié nouée avec le Prieur des Cordeliers.

« Frère ZENON dit le capitaine, je vous retrouve maigre, harassé, hagard, et vêtu d’une souquenille dont mon valet ne voudrait pas. Vaut-il la peine de s’évertuer durant 20 ans pour arriver au doute, qui passe de lui-même dans toutes les têtes bien faites ? »

Son ami le Prieur dit à ZENON 

« Seize ans auront bientôt passé depuis l’incarnation de Jésus Christ et nous nous endormons sur la croix comme sur un oreiller. On dirait presque que la rédemption ayant eu lieu une fois pour toute il ne reste qu’à s’accommoder du monde comme il va, ou tout au plus, à faire son salut par soi seul. Nous exaltons, il est vrai la Foi, nous la promenons et pavanons par les rues, nous lui sacrifions s’il le faut sur les vies y compris la nôtre. Nous faisons aussi grand fête de l’espérance nous ne l’avons que trop vendue aux dévots à prix d’or. Mais qui s’inquiète de la charité, sauf quelques saints et encore je tremble en pensant aux étroites limites dans lesquelles ils l’exercent. Mais à mon âge, et sans ce froc, ma compassion trop tendre m’a paru souvent une tare de ma nature contre laquelle il convenait de lutter. Et je me dit que si l’un d’entre nous courrait au martyre, non pas pour la Foi qui a déjà assez de témoins, mais pour la seule Charité, s’il grimpait au gibet et se hissait sur les fagots à la place ou tout au moins à côté de la plus laide victime, nous nous trouverions peut-être sur une autre terre et sous un nouveau ciel… »

ZENON est un visionnaire, un scientifique, un hermétiste inconnu parmi les inconnus, en avance sur son temps. Est-il croyant, athé, agonistique, difficile à dire, c’est avant tout un cherchant, un cheminant en quête de réponses.

Il y aura le ZENON errant, voyageur, médecin sur les routes, et le ZENON qui demeurera chez les Cordeliers sous un faux nom, enfin le ZENON qui finira en prison et sera condamné.

 « L’énoncé de l’erreur d’EPICURE c’est-à-dire que la mort est une fin, bien que la plus conforme à ce que nous observons auprès des cadavres et dans les cimetières, blessait à vif, non seulement notre avidité d’être au monde, mais l’orgueil qui sottement nous assure que nous méritons d’y rester. »

Le chanoine rend visite à ZENON en prison :

« En matière de droit commun, rien, grâce à Dieu, n’a été prouvé contre vous, mais vous savez comme moi que dix présomptions équivalent à une conviction pour le populaire, et même pour la plupart des juges. »

« Il est étranges que pour nous chrétiens, les prétendus désordres de la chair constituent le mal par excellence dit méditativement ZENON, personne ne punit avec rage et dégoût la brutalité, la sauvagerie, la barbarie, l’injustice. »

Nous conclurons ce billet par Marguerite YOURCENAR :

« Je tiens à surtout à souligner ici, c’est que l’œuvre au noir aura été, tout comme les Mémoires d’Hadrien, un de ces ouvrages entrepris dans la première jeunesse, abandonnés et repris au gré des circonstances, mais avec lequel l’auteur aura vécu toute sa vie. »

imagesMarguerite Yourcenar

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