"Si c'est un homme" Primo LEVI
Ce texte d’une grande intensité est un témoignage qui nous fait percevoir, pour ne pas dire apercevoir, ce que des millions de femmes, enfants, hommes, ont vécus dans les camps de la mort nazie. Ce témoignage a marqué les esprits. La dureté physique insupportable pour la plupart, la faim, la soif, le froid, les maladies. La souffrance morale, psychologique s’y ajoutant.
« Quand il pleut, on voudrait pour voir pleurer. C’est novembre, il pleut depuis dix jours et la terre ressemble au fond d’un étang. Tout ce qui est en bas a une odeur de champignon. Si je pouvais faire dix pas sur la gauche, là sous le hangar, je serais à l’abri je me contenterai bien d’un sac pour me couvrir les épaules, ou même de l’espoir d’un feu où me sécher, ou à la rigueur d’un bout de chiffon sec à glisser entre mon dos et ma chemise. J’y pense, entre deux coups de pelle et je me persuade qu’un morceau de tissu sec serait vraiment un pur bonheur ».
Une population massacrée par une haine aveugle. Un quotidien décrit par Primo LEVI qui nous apprend en théorie la différence entre vivre et survivre, qui met en exergue la laideur humaine, mais aussi l’émergence d’une force insoupçonnée qui laisse filtrer un filet lumineux au milieu d’un ciel noir. Déshumanisation totale du peuple juif coupable de tous les maux de la terre. Un antéchrist qui a pu exercer son sacerdoce satanique et dont la nation allemande portera le poids ad vitam aeternam. Primo LEVI nous décrit en détail ses jours et nuits dans les grottes de l’enfer d’AUCHWITZ.
« On nous fit alors monter dans des autocars qui nous conduisirent à la gare de Carpi. C’est là que nous attendaient le train et l’escorte qui devait nous accompagner durant le voyage. C’est là que nous reçûmes les premiers coups : et la chose fut si inattendue, si insensée, que nous n’éprouvâmes nulle douleur ni dans le corps ni dans l’âme, mais seulement une profonde stupeur : comment pouvait-on frapper un homme sans colère ? Il y avait douze wagons pour six cent cinquante personnes. Dans le mien nous n’étions que quarante-cinq, mais parce que le wagon était petit. Pas de doute, ce que nous avions sous les yeux, ce que nous sentions sous nos pieds, c’était un de ces fameux convois allemands, de ceux qui ne reviennent pas, et dont nous avions si souvent entendu parler, en tremblant, et vaguement incrédules. C’était bien cela, très exactement : des wagons de marchandises, fermés de l’extérieur, et dedans, entassés sans pitié comme un chargement en gros, hommes, femmes et enfants, en route pour le néant, la chute, le fond. Mais cette fois c’est nous qui sommes dedans. Les portes s’étaient aussitôt refermées sur nous mais le train ne s’ébranla que le soir. Nous avions appris notre destination avec soulagement à AUCHWITZ un nom dénué de signification pour nous mais qui devait bien exister quelque part sur la terre. »
Le mal à grande échelle est là, il a existé, il pourrait revenir, l’humanité doit être vigilante et lucide, car de nouvelles barbaries sont à nos portes et un nouvel Hitler pourrait s’imposer avec l’aide des « aveugles », des lâches, des sots.
NIETZCHE s’est trompé Dieu n’est pas mort car le surhomme est apparu en toute humilité.
Cette tragédie de l’histoire, ces destins individuels, amènent de nombreuses questions philosophiques et spirituelles.
Comment rester un homme dans un tel système de déshumanisation ?
Est-il possible de résister, de désobéir ?
L’existence de Dieu et la présence de mal ?
« Aujourd’hui je pense que le seul fait qu’un AUSCHWITZ ait pu exister devrait interdire à quiconque, de nos jours de prononcer le mot de Providence : mais il est certain qu’alors le souvenir des secours bibliques intervenus dans les pires moments d’adversité passa comme un souffle dans tous les esprits. »
Quelle responsabilité collective d’avoir laissé faire ?
« Savoir, et faire savoir autour de soi était pourtant un moyen pas si dangereux, au fond de prendre ses distances vis-à-vis du nazisme, je pense que le peuple allemand, dans son ensemble, n’ya pas eu recours, et je le considère pleinement coupable de cette omission délibérée. »
Pourquoi l’antisémitisme ?
Aujourd’hui l’antisémitisme est toujours présent comment est-ce possible ? Un autre totalitarisme mortifère est à nos portes et à nouveau pas de prise de conscience collective, l’histoire se répète, éternel retour qui fait le lit du Mal et qui souligne l’entière responsabilité de l’homme.
« Vous qui vivez en toute quiétude, bien au chaud dans vos maison, vous qui trouvez le soir en rentrant la table mise et des visages amis considérez si c’est un homme celui qui peine dans la boue, qui ne connaît pas de repos, qui se bat pour un quignon de pain, qui meurt pour un oui pour un non, considérez si c’est une femme que celle qui a perdu ses cheveux et son nom et jusqu’à la force de se souvenir, les yeux vides et le sein froid, comme une grenouille en hiver, méditez que cela fut, je vous commande ces paroles gravez les dans votre cœur dans la maison ou en voyage en vous couchant en vous levant, répétez-les à vos enfants ou que votre maison s’écroule ou que la maladie vous accable que vos enfants détournent leurs visages de vous ».

