lire et philosopher pour vivre

29 août 2017

COLETTE "Dialogues de bêtes"

 

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Colette nous offre une parenthèse littéraire pleine d’humour et de tendresse. Un roman léger, original, qui donne la parole à Tobby le chien et Kiki la doucette le chat.

Ils expriment de la fenêtre de leur quotidien leurs visions, leurs réactions de la vie quotidienne d’un chat et d’un chien de bonne famille ! leurs différences, leurs attentes, leurs craintes et leurs joies, finalement ce n’est que ce que nous humains pensons de nos chats et chiens il ne faudrait surtout pas penser le contraire.

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Une prosopopée que je terminerai par une pensée philosophique de kiki la doucette :

« Pardon de ne pas changer. Quelle est cette rage de changement qui vous possède tous ? Changer c’est détruire. Il n’y a d’éternel que ce qui ne bouge pas. »

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14 août 2017

"Cinq méditations sur la mort autrement dit sur le vie" François CHENG

 

 

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François CHENG nous propose 5 méditations sur la mort autrement dit sur la vie.

Voilà le sujet le plus important qui soit pour l’homme. La finitude et ses conséquences. Le sens de la vie ou son absurdité. Comment mener sa vie le plus intelligemment possible? Comment vivre et gérer nos inégalités naturelles et conventionnelles? Pas de réponse vraiment à ces questionnements, mais des questions qui in fine marquent notre soif de transcendance.

« Immense paradoxe: la conscience de la mort qui nous taraude est loin d’être une force purement négative, elle nous fait voir la vie non plus comme une simple donnée, mais bien comme un don inouï, sacré. »

« On finit même par comprendre que le bonheur provient toujours d’une rencontre, d’un échange, d’un partage. »

La mort doit nous apprendre à vivre, pour autant la vie peut-elle nous apprendre à mourir? Le bonheur ici et maintenant n’est-il pas avec l’autre cet autre qui peut aussi être mon enfer.

« Aimer un être, c’est dire : « toi tu ne mourras pas » Gabriel MARCEL

« L’esprit se meut, l’âme s’émeut, l’esprit raisonne, l’âme résonne » écrit F.CHENG

« Tout être, de par son unicité tend vers la plénitude de sa présence au monde, à l’instar d’une fleur ou d’un arbre. Tels sont le commencement et la définition même de la beauté »

Bergson propose une dimension supplémentaire. « Le degré suprême de la beauté est la grâce, mais par le mot grâce on entend aussi la bonté. Car la bonté suprême, c’est cette générosité d’un principe de vie qui se donne indéfiniment. C’est là le sens même de la vie. »

Réfléchir sur la mort, doit nous permettre de tirer des enseignements pour orienter notre vie le mieux possible. La plupart des hommes au quotidien oublient qu’ils sont mortels alors même que cette conscience permanente génératrice d’humilité permettrait d’éviter bien des écueils.

« Malgré nos milles mesures visant à nous sécuriser, nous vivons sous la menace des maladies, d’accidents, des conflits meurtriers, de pertes d’être chers. D’où notre permanente angoisse. Compte tenu de cette situation, il y a bien lieu de parler du miracle d’être là ensemble, de partager ce rare bonheur d’un vrai échange. »

Mais cette réflexion s’applique-t-elle aux grands brulés, tétraplégiques, grands dépressifs,...Venir au monde a-t-il un sens? à cette question apparaît Dieu opium du peuple ou grande espérance ? Notre finitude doit nous aider dans notre rapport à l’autre, aux êtres chers. L’homme doit s’interroger sur lui, ce radeau ivre perdu dans l’immensité de l’univers, son attitude, le bien et le mal. Autant CIORAN se révolte contre la vie qu’il n’a pas demandé, autant l’attitude de la vie ouverte que propose CHENG est une acceptation positive.

Je ne sais pas si la vie est précieuse, si Dieu existe, mais ce chemin qu’il soit court, long, agréable, désagréable, nous devons le parcourir.

« Confondre la vraie liberté, garante de la dignité humaine, avec un laisser-aller qui serait régi par le seul principe de plaisir relève d’une méprise mortifère »

« L’homme, être doué d’intelligence et de liberté, lorsqu’il est mû par la volonté de possession et de domination, est capable de tout pervertir, causant des souffrances inouïes et menaçant de détruire l’ordre de la vie même. »

Victor HUGO prononça un discours sur la tombe de la fiancée de son fils dont voici un extrait:

« Le prodige de ce grand départ céleste qu’on appelle la mort, c’est que ceux qui partent ne s’éloignent point. Ils sont dans un monde de clarté, mais ils assistent, témoins attendris, à notre monde de ténèbres. Ils sont en haut et tout près. Oh ! qui que vous soyez, qui avez vu s’évanouir dans la tombe un être cher, ne vous croyez pas quittés par lui. Il est toujours là. Il est à côté de vous plus que jamais. La beauté de la mort c’est la présence. Présence inexprimable des âmes aimées, souriant à nos yeux en larme. L’être pleuré est disparu, non parti. Nous n’apercevons plus son doux visage, nous nous sentons sous ses ailes. Les morts sont les invisibles, mais ils ne sont pas les absents...»

« Au-delà du comique ou du tragique de notre précarité, bien au-delà, il y a le haut fait d’être, le sacré fait d’être. Rien ne peut faire que cet homme-là, que cette âme-là, n’ait pas été. Rien ne peut plus effacer ce qui constituait son unicité. »

JANKELEVITCH écrit: « si la vie est éphémère, le fait d’avoir vécu une vie éphémère est un fait éternel.»

Alors pourquoi posséder, aimer, apprendre, créer, et disparaître ?

GABIN termine sa chanson en disant...maintenant je sais qu’on ne sait jamais....mais ça je le sais.

Est-ce la vraie leçon à recevoir?

 

 

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05 août 2017

"Un été avec Machiavel" Patrick BOUCHERON

 

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né en 1965, est professeur d’histoire du Moyen Âge à l’université de
Paris 1 et directeur des Publications de la Sorbonne. Il est par ailleurs
membre du comité éditorial de la revue L'Histoire
et conseiller éditorial aux éditions du Seuil pour la collection

"L'Univers Historique".

             

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Les temps changent, et c’est le moment de se tourner vers Nicolas MACHIAVEL, car il « est le maître des déniaisements »et l’alliés des mauvais jours. Il est vrai que lorsqu’on évoque MACHIAVEL nous pensons immédiatement au machiavélisme c’est-à-dire au mal, au mensonge, à la manipulation.

« Si on le relit aujourd’hui, c’est qu’il y a de quoi s’inquiéter. Il revient réveillez-vous !

Le machiavélisme n’est pas la doctrine de MACHIAVEL, mais celle que ses plus malveillants adversaires lui prêtaient. Le livre qu’on appelle communément le Prince, s’appelle de principatibus, des principautés. »

MACHIAVEL c’est évidemment tout autre chose, c’est un philosophe, un penseur politique d’un pragmatisme très poussé afin de coller au réel.

« Nicolas n’aura pas de brillants précepteurs, il n’ira pas à l’université, il ne saura pas le grec. Ce n’est pas un humaniste et ceux qui se targuent de l’être lui en feront payer le prix sa vie durant. » Cest un penseur du réel, de la macro politique.

« Gouverner c’est agir dans l’aveuglement de l’indétermination des temps. La leçon est terrible. Voici pourquoi ce commencement, le meurtre fondateur de REMUS par ROMULUS dure encore aujourd’hui. La philosophie de MACHIAVEL repose sur le principe de l’indécision des temps et de l’imprévisibilité de l’action politique : on ne saurait justifier la fin par les moyens, la fin nous est inconnue, elle arrivera toujours trop tard pour justifier les moyens de l’action.»

La morale peut être mise de côté, excusée, si les buts atteints sont positifs pour le collectif, ainsi parlant de ROMULUS cette affirmation :" nous devons convenir que le fait l’accuse, que l’effet l’excuse "

MACHIAVEL décrit ce qui arrive. Au 15ème chapitre du Prince il déclare : « mon intention est d’écrie chose utile à qui l’entend. » Voici le geste révolutionnaire par excellence : décrire avec exactitude les choses qui arrivent, et laisser à ceux qui le voudront bien le soin d’en tirer des règles d’action. »

MACHIAVEL part du principe qu’il y a deux humeurs: la première le peuple désire ne pas être commandé ni opprimé par les grands. La seconde, les grands désirent commander et opprimer le peuple.

...le Prince n’a pas à faire le bien ou le mal, il fait bien ou mal ce qu’il a à faire. MACHIAVEL a cherché des Prince à admirer, et c’est parce qu’il ne les a pas trouvé qu’il a dû s’inventer un Prince de papier. Pour savoir ne pas perdre le pouvoir dont on s’est hardiment emparé, il faut des qualités propres qui ne sont pas celles de la morale commune.

Suite à une commande des MEDICIS à savoir écrire l’histoire de Florence qu’il accepte malgré son inimitié pour cette famille, il écrit « je ne dis jamais ce que je pense, ni ne pense jamais ce que je dis, si je dis parfois la vérité, je la cache parmi tant de mensonges qu’il est difficile de la découvrir. »

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14 juillet 2017

"La Salamandre" Morris WEST

 

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« Laissez toute espérance en entrant dans l’enfer » Dante l’enfer

Morris WEST nous plonge dans l’univers des services secrets italiens. Le héros est un agent du nom de Dante Alighieri, référence littéraire et spirituelle illustrant un parcours au sein des services de l'ombre.

« Comment peut-on savoir qu’une noix est saine, avant d’en avoir brisé la coquille ? Vous êtes un homme plein de contradictions mon Dante. Vous êtes un lâche et un héros. Vous êtes un sage et un fou. Vous êtes aussi mou que le mastic et aussi dur que le fer. Un ami peut vous acheter avec un sourire. Une bourse en or ne saurait vous corrompre. Comment finirez-vous ? Dieu seul le sait, mais je suis heureux de savoir que je n’ai pas perdu mon temps avec vous… »

Le Bien et le Mal s’affrontent de façon assez manichéenne contrairement à une réalité qui dans bien des circonstances est bien plus complexe. Le titre, La Salamandre, cet animal légendaire qui peut vivre dans le feu et l’éteindre représente bien cette résistance à la corruption, qui transforme, transmute. Un complot au plus haut niveau de l’armée se prépare et le colonel Dante Aligieri aura des choix à faire tant idéologiques, que moraux.

« Si le monde présent dévie, en vous en est la cause, en vous doit-elle être cherchée » Dante le purgatoire

Un roman simple et complexe, prenant avec des clefs à découvrir. En toile de fonds l’Italie, le comportement latin.

 « Nous autres latins sommes les gens les plus illogiques du monde. Nous nous méfions de nos mères quand elles nous donnent le sein. Les seules choses auxquelles nous croyons joyeusement sont les phénomènes dont on ne peut prouver l’existence comme les Madones qui pleurent, les maisons qui s’envolent et les papes infaillibles ».

« Certains attendent que le temps change, d’autres le saisissent avec force et agissent » Dante le paradis.

 

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18 avril 2017

"L'or et la cendre" Eliette ABECASSIS

 

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Le roman d’Eliette ABECASSIS est-il un roman ou un prétexte pour évoquer le traumatisme de la Shoa et le problème de l’existence du mal ?

C’est toute la question !

Je trouve ce livre décevant, ce n’est pas un roman qui fait passer un message, des idées, une analyse, mais des digressions philosophiques certes intéressantes mais annihilant quasi totalement la partie romancée.

L’auteure aurait dû à mon sens nous proposer un ouvrage philosophique sur le thème du mal en articulation avec la Shoa. Enfin, je reconnais que ce livre ait pu servir d’exutoire, d’outil thérapeutique pour essayer de répondre à un choc terrible dans l’histoire de l’humanité qui ne peut qu’interroger en profondeur sur l’existence de Dieu, la nature profonde de l’humain. 

« Lorsque j’étais venu pour la première fois, des années auparavant dans cet appartement aux hauts plafonds traversés de poutres je n’avais pu m’empêcher de remarquer que j’étais dans un intérieur juif. Ce n’était pas le chandelier sur la bibliothèque, ce n’était pas les gravures représentant des sages en train de prier, ni les vieux livres hébraïques, c’était une atmosphère indéfinissable, qui m’avait curieusement ému. Chaque objet abritait une sorte de mystère ; comme une éternité qui traversait la vieillesse, une antiquité vénérable, un privilège d’être là et de porter une longue histoire, celle d’un monde passé, recréé par la flamme de ceux qui en était les gardiens, les dépositaires : une étrange fidélité. »

« Comme tu vois, Auschwitz pose un grave problème aux religieux, murmurai-je à Félix. Comment est-il possible de croire en un Dieu qui a laissé faire une telle catastrophe ? »

« …les musées et les mémorial sont là, telle l’histoire d’Hérodote pour forger l’esprit des nations, pour dispenser l’éducation populaire propre à cimenter l’union d’un peuple. »

« …Ne voyez-vous pas disait-il, que le mondes est le même, que les nations se dressent contre les nations, que l’on tue, que l’on torture et l’on continue de commettre des génocides ? Les hommes sont toujours ces monstres, ces bêtes vicieuses et mauvaises et pourtant aucun animal n’atteindra jamais leur cruauté. Comment peut-on voir en Auschwitz une rédemption finale ? »

« …parce qu’Auschwitz pose le plus grave problème théologique qui se soit jamais posé au christianisme : le problème du sens de la souffrance. L’Eglise a peur et, au lieu de reflechir sur sa doctrine, elle cherche par tous les moyens à s’approprier le sens de la Shoa, comme elle s’est approprié le destin d’un certain Yéchoua crucifié par les romains… »

« Je ne crois pas à la diabolisation du mal, je crois à sa banalité, à sa normalité. Le mal c’est l’agrégation d’une multitude d’éléments infimes. Les juifs pendant la guerre étaient un paramètre peu important, un seul fait parmi une myriade d’autres. »

« Le mal vient eux cœurs simples, comme aux cœurs méchants, aux âmes heureuses comme aux tristes. Le mal vient, mais nul ne sait d’où. L’eau n’est pas seulement eau qui purge. Elle est aussi Déluge et tempête. »

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14 mars 2017

Connaissance des grands textes François Rabelais

 

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Célèbre texte sur la substantifique moelle, à méditer dans ce monde de la rapidité et de la superficialité.

 

L’habit ne fait point le moine, et tel est vêtu d’habit monacal, qui au-dedans n’est rien moins que moine, et tel est vêtu de cape espagnole, qui en son courage nullement affiert à Espagne. C’est pourquoi faut ouvrir le livre et soigneusement peser ce que y est déduit. Lors connaitrez que la drogue dedans contenue est bien d’autre valeur que ne promettait la boîte, c’est-à-dire que les matières ici traitées ne sont folâtre comme le titre au-dessus prétendait.

Et, posé le cas (en admettant) qu’au littéral vous trouvez matières assez joyeuses et bien correspondantes au nom, toutefois pas demeurer là ne faut, comme aux chants des Sirènes, ains à plus haut sens interpréter ce que par aventure cuidiez dit en gaîté de cœur.

Crochetâtes-vous onques bouteilles ? Caigne ! (chienne) Réduisez (rappelez) à mémoire la contenance qu’aviez. Mais vites-vous onques chien rencontrant quelque os médullaire (à moelle) ? C’est, comme dit PLATON, la bête du monde plus philosophe. Si vu l’avez, vous avez pu noter de quelle dévotion il le guette, de quel soin il le garde, de quel ferveur il le tient, de quelle prudence il l’entomme, de quelle affection il le brise, et de quelle diligence il le suce. Qui l’induit à le faire ? Quel est l’espoir de son étude ? Quel bien prétend-il ? Rien plus qu’un peu de moelle. Vrai est que ce peu est délicieux que le beaucoup de toutes autres, pour ce que la moelle est aliment élaboré à perfection de nature, comme dit GALIEN (médecin grec IIème ap JC).

A l’exemple, d’icelui vous convient être sages, pour fleurer, sentir et estimer ces beaux livres de haute graisse (valeur), légers au pourchas et hardis à la rencontre ; puis, par curieuse leçon et méditation fréquente rompre l’os et sucer la substantifique moelle c’est-à-dire ce que j’entends par ces symboles pythagoriciens avec espoir certain d’être faits escors et preux (avisés et sages) à la dite lecture ; car en icell autre goût trouverez et doctrine plus absconse, laquelle vous révèlera de très hauts sacrements et mystères horrifiques, tant en ce que concerne notre religion qu’aussi l’état politique et vie économique.

Croyez-vous en votre foi qu’onques HOMERE écrivant l’Illiade et l’Odyssée, pensât ès allégories lesquelles de lui ont calfretées PLUTARQUE, HERACLITE, DU PONT, EUSTATHE, PHORNUTUS, et ce que d’iceux POLITIEN a dérobé ? Si le croyez, vous n’approcherez ni de pieds ni de mains à mon opinion, qui décrète icelles aussi peu avoir été songées d’HOMERE que d’OVIDE en ses Métamorphoses les sacrements de l’Evangile, lesquels un Frère LUBIN, vrai croquelardon, s’est efforcé démontrer, si d’aventure il rencontrait gens aussi fols que lui, et couvercle digne du chaudron.

Si ne le croyez, quelle cause est pourquoi autant n’en ferez de ces joyeuses et nouvelles chroniques, combien que, les dictant, n’y pensasse en plus que vous, qui par aventure, buviez comme moi ? Car, à la composition de ce livre seigneurial, je ne perdis ni employai onques plus, ni autre temps que celui qui était établi à prendre ma réfection corporelle, savoir est buvant et mangeant.

Gargantua Prologue de l’auteur.

 

 

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09 février 2017

"L'homme à l'envers" Fred VARGAS

 

 

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Une nouvelle enquête du commissaire ADAMSBERG créature atypique de Fred VARGAS. Comme souvent Fred VARGAS nous offre une histoire passionnante, où se mêle croyance et raison. Des brebis égorgées, des assassinats incompréhensibles dans un Mercantour habité par des loups.

« Les paysages à vous couper le souffle sont très gênants pour la pensée. On est obligé de s’occuper d’eux, on n’ose pas s’asseoir dessus sans un minimum d’égards. »

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Les croyances, le loup-garou, un loup hors norme  assassins, un bouc émissaire tout trouvé des apparences qui fonctionnent très bien. Le commissaire ADAMSBERG arrive plus tardivement dans l’enquête mais comme d’habitude calme, en  analyste besogneux il suivra le fil jusqu’à la vérité.

J’ai trouvé cette histoire passionnante, originale, où le lecteur découvre l’assassin avant le commissaire. Très bien construit.

Parallèlement une petite histoire de vengeance d’où émergera l’humanité d’ADAMSBERG, et une petite touche de sa vie privée avec la présence de Camille qu’il a aimé, qu’il aime encore, au cœur de l’enquête.

Le titre de l’homme à l’envers est très évocateur de l’épilogue de cette enquête.

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31 janvier 2017

"Une chanson douce" Leïla SLIMANI

 

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Un roman prenant qu’une fois commencé on a peine à abandonner.

Une observation d’un pan de la société, les bourgeois bohême comme on dit. Un couple Myriam et Paul qui veut tout, la réussite professionnelle, la réussite familiale, une vie remplie, riche, sans accroc sans sacrifice !!!

Lui est musicien compositeur, elle avocate mais n’exerçant pas demeurant au foyer pour élever les deux enfants. Mais tout cela ne suffit pas au bonheur du couple, car Myriam veut exercer sa profession, et cela peut se comprendre, Myriam veut être une bonne mère près de ses enfants, et cela peut se comprendre, elle veut être près de son mari, avoir une vie sociale active et cela se comprend.

Mais peut-on être et tout avoir ?

Le couple trouve une nounou pour les enfants Louise qui devient très rapidement indispensable. Myriam reprend son métier, Louise s’occupe de tout à la perfection, c’est presque trop. Louise c’est une tout autre histoire, une vie ratée, des troubles psychologiques. La famille dans laquelle elle s’installe devient son univers, sa famille, les enfants sont ses enfants, elle se construit un bonheur qui n’est pas le sien et ira jusqu’au bout d’un processus destructeur.

Trop encrés dans leur égoïsme, Myriam et Paul ne verront pas arriver le drame à venir. Un drame évoqué de façon feutré, presque suggéré mais bien présent. Ce coup de projecteur en dit long sur une génération victime d'une société de consommation, du plaisir, prêt à tout pour tout obtenir immédiatement, sans penser une seconde qu’il faut peut-être savoir renoncer à certaines choses pour obtenir un équilibre.

J’ai beaucoup apprécié ce roman, bien écrit, sobre, offrant au lecteur une vraie réflexion sur le monde occidental moderne à travers une classe sociale plutôt nantie, mais qui tend à étendre sa « philosophie » plus largement.

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15 janvier 2017

"La vie devant soi' Romain Garry

 

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La vie devant soi

 

Mon premier Romain GARRY, et je regrette de ne pas avoir lu cet auteur plus tôt.

Un roman original, surprenant. Nous suivons un petit morceau de vie du jeune « Momo » un petit algérien orphelin élevé avec d’autres enfants par madame Rosa une ancienne prostituée juive.

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Nous découvrons la vie de Momo vue de sa fenêtre de 14 ans, avec sa façon de parler. Un univers marginal, pauvre, avec ses amitiés, sa philosophie, une photographie d’un milieu, une façon d’évoquer l’immigration, par les enfants victime de la vie.

C’est écrit avec humour, c’est prenant, on rit, on s’arrête sur des moments plus tendre, parfois plus durs. Un amour indestructible entre madame Rosa et ce petit garçon, entre une vieille femme juive et un jeune arabe.

Ce roman a reçu le prix Goncourt 1975, depuis le monde a changé, la misère à engendré la violence aveugle, et les peuples continuent à se détester.

 

« J’étais tellement heureux que je voulais mourir parce que le bonheur il faut le saisir pendant qu’il est là ».

 "Je me disais que ce serait une bonne chose de faite si monsieur Hamil épousait Madame Rosa car c’était de leur âge et ils pourraient se détériorer ensemble, ce qui fait toujours plaisir »

« La nature, elle fait n’importe quoi à n’importe qui et elle ne sait même pas ce qu’elle fait, quelquefois ce sont des fleurs des oiseaux et quelquefois, c’est une vieille juive au 6ème étage qui ne peut plus descendre »

« J’espère bien que je ne serai jamais normal docteur Katz, il n’y a que les salauds qui sont toujours normal »

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Romain Garry

 

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28 décembre 2016

Dialogue philosophique Paul Ricoeur, Jean Daniel.

 Pour finir l'année 2016 je vous propose un dialogue philosophique sur l'étranger. Thème d'actualité, qui ne laisse pas indifférent, aux conséquences multiples, aux réactions variées.

Je vous souhaite une heureuse année 2017 qui je l'espère sera marquée par plus de sagesse et de joie.

 

                     

Dialogue l’étrangeté de l’étranger

 

Par Paul RICOEUR et Jean DANIEL

La Bible fait de l’Etranger un de ses thèmes clés. Elle enjoint d’accueillir cet inconnu en souvenir des temps de l’exil où le «peuple élu » bénéficiait lui-même de l’hospitalité de l’Autre. Paul RICOEUR et Jean DANIEL ont cerné en quoi l’étranger était autant sujet de fascination que de rejet.

Jean DANIEL- Je propose de commencer par définir l’étrangeté de l’étranger. Qu’est-ce qui la constitue? A cette question, ALAIN, le philosophe, citant je crois le célèbre «journal intime» d’Amiel, répondait: « Ce qui est étrange dans l’étranger, c’est qu’il n’est pas moi ». Bon début. S’il n’est pas moi, je veux ou bien qu’il le devienne, ou qu’il disparaisse. La nostalgie de l’unité domine toute une tradition platonicienne et monothéiste. D’où, en passant, pour les chrétiens, la difficulté de faire admettre à coups de conciles la double nature de l’homme ou de Dieu en Jésus. L’étrangeté peut aussi constituer une fascination ou une aversion. Elle est préfiguration possible d’un appel vers une fusion mystique; l’autre a ce qui manque pour être complet. L’âme ronde et bien d’autres métaphores de ce genre ont jalonné le parcours de cette philosophie. Mais l’étrangeté peut être une promesse d’enrichissement: je me croyais complet seul, or je me découvre plus encore moi-même si je reçois l’autre. Si je l’absorbe. L’étrangeté cesse d’être étrange. Mais elle est encore étrangère. Elle peut se transformer en conflictualité, celle que les couples connaissent bien, quand les différences, après avoir été vécues comme des complémentarités, sont subies comme incompatibilités.

Paul RICOEUR- L’étranger est une sorte de place vide. Nous savons à quoi nous appartenons, mais nous ne savons pas qui sont les autres chez eux. C’est seulement par une sorte de choc en retour que nous nous sentons nous-mêmes étrangers, sur le modèle de l’étrangeté de l’étranger. En prendre conscience nous met sur un chemin de reconnaissance mutuelle, sur la voie de l’hospitalité dans ses dimensions morales et politiques, et donc permet de traiter positivement la pluralité humaine comme quelque chose d’indépassable. On peut alors s’interroger avec vous sur ce que serait la place d’une sorte de mystique telle que vous l’avez introduite. Et c’est moi, chose curieuse, qui suis le plus réticent à cet égard-là. Autant je serai sensible théologiquement à l’idée d’une paternité fondatrice de notre filiation et de notre fraternité, et au thème eschatologique d’une réconciliation finale, autant sur le plan moral et politique je tiens les rapports humains pour foncièrement conflictuels. Je dirais même que ça a été le mal des religions d’avoir cherché l’équivalent politique de ce que vous appelez la nostalgie de l’unité, l’appel à la fusion mystique.

Jean DANIEL- Les religions tendent à supprimer un certain degré d’étrangeté, puisqu’elles réunissent sous une même foi ou sous un même absolu une pluralité de différences qui pourraient être, sans cette foi, des incompatibilités. En même temps, le prix à payer pour l’approfondissement de
cette relation, c’est-à-dire d’aller au-delà de ce principe de clôture qu’est l’appartenance à une confession afin de retrouver le même chemin que l’autre fait vers sa propre profondeur, est très élevé. Les religions vécues d’une manière soit sectorielle, soit étatique, soit civile ont redonné une force considérable aux différences, aux frontières, donc au refus, au rejet. Quand le culte de l’absolu sous n’importe quelle forme s’introduit dans la cité, il amène avec lui une forme de racisme, de rejet, d’exclusion.

Paul RICOEUR- En raccourci, c'est là que réside la source de la violence religieuse: une confession de foi, débordée par en haut par son propre objet. Elle va essayer de compenser par la réduction latérale des frontières ce débordement par en haut, et en le contenant aux deux sens du mot « contenir ». Contenant au sens d’être un réceptacle la scolastique disait que nous recevons Dieu à la mesure de notre capacité, mais il faut appliquer ça aux religions: capacité finie de contenir ce qui les excède. Et contenant au sens de compensation par la limitation latérale des murs. C’est cette espèce de précaution de clôture qui introduit la guerre dans le religieux, ainsi que la possibilité d’une détournement par le politique.

Jean DANIEL- Ce qui est le contraire de la mystique, le seul vrai chemin de l’amour. L’amour de Dieu, ou l’amour de l’amour, comme le nomme SAINT AUGUSTIN.

Paul RICOEUR- Je dirais un peu comme Simone WEIL : à cela il y a deux sources, l’une grecque, l’autre hébraïque. Le lecteur des tragiques grecs et des prophètes d’Israël, je ne vois pas pourquoi je choisirais.

Jean DANIEL- Il y a les deux dans « le Cantique des Cantique ». Pourtant, la notion d’étranger est différente dans chacune de ces deux sources. Dès le début, HERODOTE distingue deux sortes d’humains; des Grecs et des Barbares. On pourrait peut-être dire que les Juifs ont refusé cette distinction. Mais le principe d’élection a joué dans le modèle de fermeture. Je suis obsédé par cela. Je suis spinoziste sur l’élection. Mais le point de rupture, c’est la fin de l’exil, c’est Cyrus. Actuellement, beaucoup d’exégètes insistent sur l’exil babylonien et sur la période persane.

Paul RICOEUR- « Cyrus mon envoyé », dans la deuxième partie du Livre d’Isaïe (Es.,45-48). Celui qui libère est un païen. Esaïe a été un grand éducateur de la conscience hébraïque. Il a permis une sorte de percée universaliste. Certains exégètes de la Bible hébraïque insistent sur l’idée qu’avoir été captif à Babylone leur a permis de projeter un mythe fondateur plus ancien que l’exil de Babylone: « Puisque vous avez été étranger en Egypte, alors aimez-vous les unes les autres. », c’est une phrase du Lévitique. Le principe de l’hospitalité est fondé dans la condition d’avoir été étranger.

Jean DANIEL- Hannah Arendt confie cette chose remarquable: « Quand je ne savais qu’une seule langue, la mienne, l’allemand, j’ai eu l’impression d’un univers où tout ce qui pouvait être différent m’encombrait dans ma pensée. Et quand j’ai connu les langues latines, j’ai eu l’impression d’une transformation incroyable, j’ai changé de vision du monde, je n’ai plus appelé les choses par leur même nom. » Au fond, cet enrichissement linguistique, c’est celui de l’étranger.

Paul RICOEUR- Cet accueil des autres langues est un fait de très grande culture réservé à quelques individus. Du même coup, ils se marginalisent par rapport à la culture partagée qui implique, vu la fragilité individuelle et collective des humains, un degré très fort d’homogénéité. Un peuple ne peut être polyglotte. La plupart d’entre nous, même parlant correctement une ou deux langues, en possèdent une, qu’on dit maternelle. C’est-à-dire que les autres langues sont des langues étrangères. L’homme n’existe que dans la pluralité des cultures, des langues, des religions...Le cas du langage est tout à fait exemplaire. Que l’homme parle, c’est universel, mais le langage n’existe nulle part dans une langue. Il y a des langues qui sont le fruit d’une sorte de fragmentation originaire. C’est à travers cette découverte que, peut-être pour la première fois, on se pose la question de l’étranger: ma langue est une langue parmi les autres.

Jean DANIEL- En supposant que l’exclusion, l’affirmation personnelle des racines fassent partie de l’homme. Finalement, dès qu’on s’affirme, tout est étranger. Et même tout est agressif. Dès que le « moi » est défini par le « non moi » tout ce qui est non moi devient agressif.

Paul RICOEUR- Oui. Au départ, nous croyons savoir qui nous sommes, ou plus exactement nous croyons savoir à quoi nous appartenons, là où nous sommes installés: à une classe, à une famille, à une nation, etc. L’étranger est un inconnu. Si on cherche dans un dictionnaire le mot « étranger », on trouve: celui qui n’est pas de chez nous, qui est d’une autre nation, qui est d’un autre pays ; c’est donc une place vide. C’est pourquoi je crois qu’il faut commencer par découvrir notre propre étrangeté en nous « désinstallant », en quelque sorte. Et je pensais un peu à la proposition de Lévitique: « Vous avec été étranger en Egypte »...Si nous n’avons pas été étranger ailleurs, il faut découvrir notre Egypte. Notre « étrangeté » symbolique. Etre étranger symboliquement. Et, là, je vous rejoins: tout commence par la comparaison. C’est là où peut-être le passage par la curiosité et donc par la déstabilisation, par la comparaison avec les autres fait faire un itinéraire long sur soi-même (si je n’étais pas né ici, et si je, etc...), donc fantasmer sa propre identité au point qu’elle devienne inquiétante. Inquiétante étrangeté. Mais est-ce que l’on peut entièrement surmonter cette blessure de l’identité, dans un projet d’identité fusionnelle ? Je serais très prudent. La pluralité humaine est un fait indépassable. Outre le fait de l’Etat-nation, il y a des langues, des cultures.

Jean DANIEL-Pourtant, ne peut-on pas dire, du strict point de vue de notre vie quotidienne, que l’opposition se passe à l’intérieur d’un univers où l’étrangeté est vécue comme une menace? Nous assistons à la multiplication des conflits civils sur l’identique, pas sur une différence. Les gens découvrent des différences mystérieuses, inconnues pour les autres, à l’intérieur d’un univers de la même ethnie, de la même langue, parfois de la même croyance. Dans ces cas-là, qu’est-ce qui fait que le proche paraît plus étranger que l’étranger?

Paul RICOEUR- Oui, c’est là un fait énigmatique: dans la vie politique contemporaine, plus les communautés sont petites, plus leurs minorités sont menaçantes .Que ce soit l’Irlande, la Bosnie..., c’est assez surprenant: les minorités dans les minorités sont redoutables.

Jean DANIEL-Je suis très sensible au mystère des gens qui paraissent semblables et qui déclarent les unes sur les autres se deviner, deviner leur opposition, leur radicalité dans des différences des plus infimes. Au Québec, par exemple, francophones et anglophones s’identifient communautairement en disant des autres: « Je les respire, je les subodore, je les entrevois. » Le mystère est ce que ça devient quand ils ne sont pas « moi »...Qu’est-ce qu’il y a dans l’accomplissement du moi, dans cette dilatation du moi, dans cette affirmation qui fait que c’est la plus petite différence, imperceptible au vrai étranger, qui devient l’étrangeté?

Paul RICOEUR-Il se produit une forte surestimation des différences fines. Plus on marche vers le microscopique, plus elles deviennent symboliquement chargées. C’est très troublant. Probablement parce que ce qui diminue avec la minorité des minorités, c’est l’amplitude sécurisante de l’appartenance. Alors, le groupe d’appartenance se rétrécissant, on se rapproche du point limite où les personnes sont insubstituables, et donc la différence fine devient la différence quasiment absolue: « je suis moi, je ne suis pas vous. » On côtoie en quelque sorte l’insubstituable. L’irremplaçable.

Jean DANIEL-Ce n’est pas tant sensible pour l’individu que pour le groupe. Ceux qui ressentent cela ne sont pas des gens qui disent: « Il ne fait pas partie de notre groupe. » Plus le groupe est minoritaire, plus il se sent étranger, plus il s’affirme.

Paul RICOEUR- Je reviens à l’exemple des langues. Le problème n’est pas de créer un esperanto. C’est d’être polyglotte, c’est-à-dire de pratiquer, d’habiter plusieurs maisons de langage. On a là un modèle d’hospitalité: l’hospitalité langagière. Recevoir la langue étrangère chez soi, et habituer la langue de l’autre. Politiquement, c’est très important, cela entraîne le droit d’être reçu dans tout pays, non comme l’ennemi mais comme un ami que justement l’hospitalité n’annule pas la différence. C’est l’échange des chez-soi qui n’est pas l’abolition de la différence.

Jean DANIEL-Pour vous suivre, si on veut essayer de dépasser le chemin de ce qui complique le rapport avec l’étranger, vous êtes de ceux qui se rapprocheraient de disciplines qui font jouer à la morale un rôle essentiel, un rôle de départ, comme LEVINAS.

Paul RICOEUR-Je me sens très proche de lui. Il reste entre nous une différence d’accent: lui part toujours de l’autre, c’est toujours l’autre qui me provoque, est responsable, etc. Moi, je suis plus sensible à l’idée peut-être hégélienne d’origine de la réciprocité, de la reconnaissance de l’autre. C’est à-dire que, si je ne constitue pas originellement un foyer d’auto-affirmation, il ne peut y avoir de sol d’accueil, pour cela même que LEVINAS appelle l’ «appel à la responsabilité ».

Jean DANIEL- C’est quand même une grande différence. Il me semble que LEVINAS a tendance à essentialiser sinon ontologiser l’Autre. Mais pour reprendre le dessein secret de l’échange, de savoir quel est l’avenir d’un rapport avec l’Autre, est-ce que vous admettriez comme LEVI-STRAUSS, qu’il y a une utopie dangereuse à ne pas préjuger et apprécier ce que nous apporte l’autre avant de l’accepter? Lors d’une conversation, il m’a avancé cette idée que les micro cultures, auxquelles il avait consacré toute sa vie, pouvaient être atteintes par des cultures de nature plus agressive du point de vue de leur potentialités.

Paul RICOEUR-Ce qui le troublait, c’est que ce qui les détruit, c’est justement l’œil de l’observateur qui les découvre. En somme, les découvrir, c’est commencer à les détruire. Je pense que c’est peut-être ça le paradoxe de l’anthropologue chez lui, et même la source du pessimisme de tout anthropologue.

Jean DANIEL- Son pessimisme lui a fait mettre en avant l’idée d’une protection. Ce terme de « protection », qu’il a corrigé récemment par celui de « préférence », est très difficile dans la pensée de l’ouverture. L’anthropologue en lui ethnologisait les cultures, les mettait à égalité, il trouvait qu’elles avaient un droit égal à survivre, et donc qu’il fallait les protéger toutes. Et que, de ce point de vue-là, il y avait un racisme de protection qui n’avait rien à voir avec le racisme de domination. Dans la conversation, il allait jusqu’à dire qu’en France nous avions profité des vagues d’immigration riche, et qu’en ce moment l’autre nous appauvrit. Accepter l’immigration peut dès lors être un enrichissement moral, mais plus économique. Cette chose, très délicate à exprimer, n’est pas politiquement correcte, comme on dirait aux Etats-Unis, mais elle est le fond de la pensée de beaucoup.

Paul RICOEUR-Cela nous amène aux rapports de domination. Il faut introduire dans les rapports humains hiérarchisant, ce rapport vertical du haut et du bas. Alors que la relation avec l’autre que nous évoquons est horizontale. Le principe d’hospitalité est égalisant. La domination est hiérarchisante.Or nous ne connaissons pas de mode de fonctionnement de l’humanité qui ait éliminé les rapports de domination. Il y a ceux qui commandent et ceux qui obéissent. Nous traînons le boulet de l’autorité: une autorité sort d’une autorité antérieur, mais nous n’arrivons pas à la faire sortir du simple vouloir vivre ensemble, qui serait égalisant et conduirait, s’il était seul à l’utopie de l’égalité absolue de toutes les cultures. Aujourd’hui, les rapports de domination politique, qui pouvaient se traduire par la guerre, se déplacent vers la polémisation des rapports économiques et culturels. Les rapports de domination deviennent plus sournois, plus dissimulés, plus prégnants.

Jean DANIEL- Et dans ce cas, est-ce que l’idée de protection ne vous paraît pas antinomique avec celle de l’existence par l’autre, de l’accueil à l’autre ?

Paul RICOEUR- Je suis très attentif aux situations qui appellent quelque chose comme une protection. Dans nos sociétés, il y a maintenant des franges de la population qu’il faut protéger contre elles-mêmes beaucoup plus que contre les autres. Cela implique l’obligation d’introduire un droit de tutelle intermédiaire entre la responsabilité absolue et la pénalisation ou la médicalisation. Il faut protéger par exemple des jeunes toxicomanes ou délinquants pour les re-responsabiliser. LEVI-STRAUSS a rencontré ce problème-là avec les peuples en voie de disparition. Nous avons un parallèle intéressant dans le problème posé par la protection. Nous avons un parallèle intéressant dans le problème posé par la protection de la nature. Il s’agit dans tous les cas d’une sorte de riposte à un processus de domination qui conduirait à l’annihilation. C’est une limitation des effets pervers de la domination, qu’ils soient domestiques, communautaires, politiques, à l’intérieur d’un groupe national, ethnique.

Jean DANIEL- On peut évoquer le paradoxe de tout à l’heure : c’est la même culture qui produit l’ethnologie, l’anthropologie, et qui détruit son objet au moment où elle le découvre. On peut penser ainsi que c’est une extrapolation d’un mouvement que vous avez bien connu quand on distinguait l’individu et la personne, et qu’on voulait prendre en tutelle l’individu pour le responsabiliser jusqu’à ce qu’il arrive à un statut de personne. C’est un peu la tentative de MOUNIER. Certains textes de lui m’ont fait penser que le personnalisme était non pas seulement le regard sur l’individu mais sa promotion, com me on dirait maintenant « citoyenne ».

Paul RICOEUR- Pour moi, si j’ai été un peu insatisfait avec MOUNIER, ça n’est pas tellement sur ce point. C’est sur le sens qu’il a donné à l’opposition entre communauté et société, la communauté étant une sorte de « je » au pluriel. Or le phénomène sociétal n’est pas une simple promotion au pluriel de la personne. Parce qu’on entre ici dans des rapports contractuels et d’échanges, qui ne se laissent pas inscrire dans l’opposition entre la communauté qui serait une personne de personnes et la société qui ne serait qu’un système procédurale.

Jean DANIEL- Aujourd’hui, une des difficultés de réflexion pratique ou politique sur l’étranger vient de ce qu’un certain nombre d’intellectuels en arrivent à nier ce que des mouvements comme ceux d’extrême-droite utilisent de pulsions primaires. Quand le Front national, Le Pen, ses amis parlent des racines de l’individu, de ces racines nationales, du groupe, de la préférence nationale, nous sommes contre, parce que nous pensons au fameux texte de MONTESQUIEU, sur « si je savais que quelqu’un et quelque chose, etc.. ». Mais l’idée elle-même est forte. Et à ne pas la prendre au sérieux, à la condamner sans la jauger, sans plonger dans ses racines, on est contraint soit à l’échec, soit à la schizophrénie. Il y a des degrés d’étrangeté dans l’étranger. Ces degrés sont parcourus par la distance vis-à-vis du groupe, de la famille, de la tribu, de la nation, du continent.

Paul RICOEUR- Cette idéologie-là s’enferme dans le sentiment d’appartenance ; c’est de là que je suis parti, « être membre de » : sans étrangeté. C’est ça, l’idéologie sécuritaire, éliminer totalement l’étrangeté du sentiment même d’appartenance. Ce sui peut sembler légitime parce que, historiquement, le développement politique s’est bloqué au stade de l’Etat-nation. L’ensemble du monde est obligé de s’aligner sur ce stade comme le fait l’institution internationale de l’ONU. C’est la ratification de la fermeture culturelle par le principe de souveraineté. Nous nous posons alors la question de savoir quelle dose d’étrangeté est supportable. Nous butons là sur quelque chose qu’aucune sociologie n’a vraiment abordé et qui se ramène quelquefois à des pourcentages : est-ce que 12% d’étrangers, c’est trop ?

Jean DANIEL- Le mot « seuil » vous est-il insupportable ?

Paul RICOEUR- Non, mais je m’aperçois que plus on est cultivé et plus on a été mêlé à des cultures étrangères, moins on y est sensible. Je comprends aussi qu’une bonne partie de nos concitoyens, qui se sentent eux-mêmes menacés dans leur vie quotidienne, dans leur logement, dans leur travail, ont un taux de tolérance bas. Il faut l’admettre. Je me rappelle qu’au moment de l’élection de Toulon le candidat socialiste m’a téléphoné et m’a dit : « je vis auprès de gens qui retournent la question de l’exclusion contre eux. Ils veulent expulser les étrangers, car ils se sentent eux-mêmes exclus de la discussion publique, c’est eux qui se sentent marginalisés. » Alors il faut admettre ça, nous avons parmi nos concitoyens des gens qui pensent qu’ils ont été marginalisés. C’est très important tout simplement de le reconnaître pour en faire l’analyse, afin de comprendre ce phénomène qui révèle une grande fragilité individuelle et collective.

Jean DANIEL- Ils ne se sentent pas étrangers, mais ils finissent par s’exclure du débat qui décide de ce qui est étranger ou pas. C’est ça qui est important dans notre pensée et que j’approuve totalement. Ils sont exclus du lieu pourtant privilégié de leur propre nation, qui va décider de ce qui appartient à cette nation ou pas. Et qui est la pierre angulaire de toute démarche communautaire. Dans le rejet qu’on appelle par paresse « racisme » existe un tel mystère d’irrationalité que l’on peut entrer dans l’étude des conditions de son émergence. Il faut le traiter comme une maladie et non pas comme in péché. Au lieu de le condamner comme un crime, on entre dans la thérapeutique afin de soigner le malade. C’est un grand débat.

Paul RICOEUR- A cet égard, je reste prudent en disant que la xénophobie oscille entre la fragilité constitutionnelle et la pathologie qu’on doit pouvoir guérir. Je crois que la bienveillance à l’égard de nos concitoyens est de les considérer non pas comme des malades, mais comme ayant un jugement faussé, donc ayant des opinions fausses. C’est un problème de vérité sur la nature de l’appartenance à un groupe social. Il faut commencer par dire que la xénophobie est naturelle et spontanée. Il faut l’avouer, et la question est de savoir ce qu’on en fait, pas de la nier.

Jean DANIEL- C’est au moment de conclure que nous cernons l’observation la plus importante, à savoir le caractère naturel et spontané de la xénophobie. Je suis allé jusqu’à écrire que le racisme était une catégorie de l’esprit. Dans des conditions particulières, sociales ou autres, lorsqu’on peut s’en prendre ni à Dieu ni aux institutions du mal que l’on subit, l’étrangeté de l’étranger devient insupportable. On la valorise avec le processus du bouc émissaire. Un seul être, un seul groupe, une seule race sont étranges et il suffirait de les supprimer pour que l’étrangeté disparût avec le mal. C’est une tentation d’autant plus grande que la « bouc-émissarisation » de l’étranger permet de récupérer une identité collective, laquelle, comme l’identité personnelle, est quelque chose d’incroyablement fragile. Processus fascinant dans la mesure où il triomphe d’une autre catégorie de l’esprit qui est l’interdiction de tuer ou même de bannir, sinon le devoir d’aimer. Comment en arrive-t-on à tuer cet autre sans lequel on n’est rien ? A quel moment l’acte du meurtre triomphe de la censure de l’interdiction de tuer ? Pour moi, c’est un des problèmes les plus urgents et les plus concrets de la philosophie.

Paul RICOEUR- C’est cet abaissement de la censure du meurtre qui me paraît troublante. Il frayer la voie à une véritable culture de la mort qui pourrait se résumer ainsi : « j’aime mieux perdre avec mon adversaire plutôt que de gagner avec lui. »

 

 

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