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Depuis mon plus jeune âge, je m’intéresse à la philosophie. J’ai toujours recherché le côté pratique de la philosophie, j’ai toujours considéré que la quête de la sagesse était primordiale, d’apprendre à vivre heureux, d’apprendre à mourir…Tout cela passait avant toute forme d’intellectualisme, quête de la connaissance aride.

A mes yeux il y a la philosophie « froide », la philosophie « tiède », la philosophie « chaude ». En lisant l’excellent ouvrage de Xavier PAVIE, j’ai eu le Désir de renouer des liens étroits avec la philosophie  « chaude » cette philosophie de l’action, des exercices, de l’introspection, un partage avec tous, profonde et aussi simple, humble mais avec de grands objectifs. Quoiqu’il en soit, la philosophie est un art de penser, de vivre, de comprendre, comprendre l’autre, se combattre, se transformer, vivre le plus en harmonie possible durant notre court séjour terrestre.

Toute la philosophie antique est exercice spirituel, expression qui désigne toute pratique destinée à transformer, en soi-même ou chez les autres, la manière de vivre, de voir les choses. La réflexion théorique va dans un certain sens grâce à une orientation fondamentale de la vie intérieure, et cette tendance de la vie intérieure se précise, prend forme grâce à la réflexion théorique. FOUCAULT considérait « la clé de l’attitude politique personnelle d’un philosophe, ce n’est pas à ses idées qu’il faut la demander, comme si elle pouvait s’en déduire, c’est à sa philosophie comme vie, c’est-à-dire la vie philosophique c’est à son éthos » Michel de FOUCAULT.

Les écoles philosophiques qui font l’objet de l’étude : le stoïcisme, l’épicurisme et le cynisme sont celles pour lesquelles l’existence d’exercices spirituels ne fait aucun doute. « De toute philosophie on peut dire qu’elle est un choix de vie, dans la mesure où faire de la philosophie oblige naturellement à avoir d’autres occupations, et préoccupations qu’un général ou un négociant ». Michel NANCY « exercices spirituels et philosophie antique : le degré zéro du sujet.

Les exercices spirituels, la philosophie comme manière de vivre, c’est donc cette recherche d’une adéquation entre la pensée et le discours philosophique d’une part et la vie affective du philosophe d’autre part. Comme le stoïcien EPICTETE le dit, que l’on soit coureur de stade, charpentier ou forgeron, il faut toujours rapporter à une fin ce que nous faisons et ce pourquoi nous allons nous exercer. Le spirituel a ainsi longtemps été considéré comme une forme de la foi et la philosophie avec un spirituel sans Dieu est particulièrement difficile compte tenu des amalgames possibles. Pour autant l’âme, l’esprit, le spirituel n’est pas la chasse gardée des religions et d’ailleurs n’apparaît dans aucune religion originellement.

Philosophie et exercices spirituels une « naissance » conjointe.

Pour SOCRATE, l’action de philosopher est pleinement dans la visée d’amélioration de soi. Quant à PLATON, son projet est différent, c’est celui d’un programme de connaissance. (cf le Banquet) « S’étonner, déclare le SOCRATE du Théétète, la philosophie n’a pas d’autre origine ». En s’écartant des mythes, en s’étonnant, en visant la sagesse proposée par Pythagore, la philosophie devient une attitude, un comportement, une manière d’être.

MERLEAU-PONTY que HADOT voit comme un philosophe contemporain mettant en œuvre des exercices spirituels, affirme également de son côté que « pour retrouver la fonction entière du philosophe, il faut se rappeler que même les philosophes auteurs que nous lisons et que nous sommes n’ont jamais cessé de reconnaître pour patron un homme qui n’écrivait pas, qui n’enseignait pas, du moins dans les chaires d’Etat, qui s’adressait à ceux qu’il rencontrait dans la rue…il faut se rappeler SOCRATE. Maurice Merleau-Ponty éloge de la philosophie leçon inaugurale au Collège de France 1960.

Le besoin de philosophie.

Les Grecs semblent avoir été captivé par les hindous et leurs pratiques notamment par ces sages nus que sont les fameux gymnosophistes. Les philosophes grecs semblent avoir vu à travers eux la manière de vivre qu’ils recommandent eux-mêmes : la vie sans convention, conforme à la nature, l’indifférence au superflu, la recherche de l’absence de trouble.

Entre connaissance et souci de soi.

Gnõthi seauton « connais-toi toi-même ».

Epem eleia heauton « se soucier de soi »

Dans les dialogues socratiques de XENOPHON par exemple, il est dit que l’individu doit s’occuper de lui-même avant de pouvoir mettre en application le célèbre principe delphique. (Xénophon Mémorables).

Le souci de soi n’est donc pas la connaissance de soi, ce n’est pas une introspection, c’est plus exactement se constituer comme sujet d’action face aux évènements, à son environnement. Pour SOCRATE le souci de coi n’est donc jamais séparé du souci des autres. « Se soucier de soi, c’est se connaître soi-même, connaissance qui, par la prise de conscience qu’elle constitue, est une transformation, une amélioration de soi ».

Dans l’Alcibiade la connaissance de soi est évoquée par la célèbre métaphore de l’œil. L’acte de vision qui permet à l’œil de se saisir lui-même ne peut s’effectuer que dans un autre acte de la vision, celle que l’on trouve dans l’œil d’autrui. Pour les philosophes antiques « on doit être pour soi-même, et tout au long de son existence, son propre objet ».

Le « souci de soi » n’apparaît pas brusquement dans la philosophie grecque, c’est un principe courant qui sans cesse évolue. Le souci de soi est toujours tourné vers soi-même, il y a toujours une nécessité de connaissance de soi, mais celui—ci s’intègre à une activité plus globale qui comprend quatre axes :

. L’acte de s’examiner soi-même.

. La conversion du regard, se retourner vers soi, se rassembler autour de soi-même.

. Les conduites particulières à l’égard de soi qui s’inspirent à la foi des techniques et des expressions issues du vocabulaire médical (se soigner, se guérir…).

. La connaissance de soi quand on éprouve joie, bonheur, satisfaction de soi-même.

EPICURE dans la lettre à MENECEE dit qu’il « n’est jamais trop tôt ni trop tard pour prendre soin de son âme. On doit philosopher quand on est jeune et quand on est vieux ». Dans le christianisme, l’extérieur à soi va être le divin, dans l’approche philosophique, ce sera donc les autres disciplines et les relations sociales. L’enjeu est de rester néanmoins au centre de soi-même. Pour comprendre cette tension entre le centre de soi et la confrontation avec l’extérieur, il faut reprendre l’image souvent évoquée de la toupie qui reste sur son centre avec néanmoins un mouvement extérieur.

L’enjeu de la mémoire est considérable puisque, chez les Pythagoriciens, il est considéré que les hommes décèdent par incapacité de joindre le commencement à la fin, et seul l’exercice de la mémoire peut se faire conquête du Salut, délivrance à l’égard du devenir et de la mort.

De la philosophie antique à l’ascétisme chrétien, le souci de soi, la nécessité de se connaître est majeur, c’est à la philosophie un principe et une pratique constante. « SOCRATE réussissait-il à persuader tous ceux qui venaient à lui de prendre soin d’eux-mêmes ? Pas un sur mille ». SENEQUE (entretiens). En conséquence, l’appel à l’epimeleia heauton doit donc être d’autant plus large, plus universel, que ceux qui l’entendent sont particulièrement peu nombreux.

Nécessité de philosopher pour mieux vivre.

La simple raison de philosopher est que cela permet de mieux vivre, de vivre le moins mal possible, pourrait-on dire. Si on a déjà commencé il ne fait pas de sens pour de sens pour SENEQUE d’interrompre l’étude de la philosophie, c’est la même chose que de l’abandonner, que s’abandonner soi-même.

S’avoir se préparer et s’équiper.

La paraskewé, c’est l’ensemble des mouvements, des pratiques nécessaires qui nous permettent d’être plus forts au cours de notre existence. SENEQUE précise « que l’avenir nous tient par l’espérance, le passé nous tient par le souvenir. Mais l’un est encore en suspens et il peut très bien ne pas être, tandis que l’autre ne peut pas ne pas avoir été. Quelle folie de laisser échapper la possession la mieux assurée. C’est pourquoi la mémoire est si importante, elle peut saisir le passé, la seule forme de réalité effective.

La praemeditation malorum, stoïcienne elle a pour but d’exercer l’homme dans la prévision du malheur lorsqu’il se présentera. Son objectif est d’annuler l’avenir du mieux possible, « on part du présent pour simuler l’avenir : on se donne tout l’avenir pour le simuler comme présent. C’est donc  une annulation de l’avenir ». Michel FOUCAULT, l’herméneutique du sujet.

Penser, pratique la mort.

« Persuades-toi que chaque jour nouveau qui se lève sera pour toi le dernier. C’est alors avec gratitude que tu recevras chaque heure inespérée. Recevoir en reconnaissant toute sa valeur chaque moment du temps qui vient s’ajouter comme s’il arrivait par une chance incroyable »  HORACE, Epîtres, I, 4,13.

Travail de l’âme et soin de l’âme.

SENEQUE montre la différence entre la sagesse et la philosophie, la sagesse est pour lui « le bien de l’esprit humain à sa perfection, quand la philosophie est le goût et la recherche de la sagesse. La sagesse constitue donc le but à atteindre pour la philosophie et son matériau c’est l’âme. EPICTETE dit que « ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais leurs jugements sur les choses ». (Entretiens).

Il s’agit de se soigner non pas en revenant à ce que nous étions, mais en devenant ce que nous n’avons jamais été. La médecine de l’âme va donc consister à corriger, à établir un état nouveau qui n’a jamais existé.

Therapeuein heauton, c’est se soigner, être son propre serviteur, se rendre à soi-même un culte.

Gouverner et se gouverner vie politique et vie philosophique.

Réussir à se maîtriser quelques soient les circonstances est l’un des enjeux les plus fondamentaux de la mise en œuvre des exercices spirituels antiques. Se mettre en colère, c’est montrer qu’on ne se connaît pas suffisamment, qu’on est soumis à ses propres envies. Tout à fait lucide sur la condition humaine, Marc AURELE n’idéalise pas l’homme parce qu’il sait que l’homme idéal n’existe pas, il est un mélange de vices et de vertus. Il pense simplement que les vertus peuvent être travaillées pour amoindrit les vices. S’engager est une forme de compromission, car la liberté, valeur philosophique fondamentale pour DIOGENE, se retrouve mise à mal. Ce dernier reprend le bon mot d’ANTISTHENE à propos de la politique et du pouvoir : « C’est comme le feu, il ne faut pas en être trop proche, de peur de se brûler, et pas trop loin, pour ne pas geler ». Léonce PAQUET, (les cyniques grecs, fragments et témoignages).

La nécessité de l’ascèse philosophique.

L’ascèse philosophique est un exercice de formation de soi, d’orientation de l’individu vers une action droite, vers un sujet de connaissance vraie, vers une pratique de la vérité.

Même s’il y a des renoncements, il n’y a donc pas dans l’ascèse des Anciens un renoncement de soi. Le premier type d’ascèse qu’il nous est possible d’observer et qui est transverse à l’ensemble des écoles est celui de l’examen de conscience, qui s’établit notamment par la méditation. Il n’y a pas de volonté de « punition », de « jugement » chez SENEQUE, mais d’inventaire. Ce qu’un maître enseigne à son disciple en priorité comme ascèse est celle de l’écoute. La philosophie ne peut se parler seule, ne peut s’imposer par la violence, ne peut être loi, elle ne peut exister que par la volonté d’être entendue, par une écoute active. La lecture est par ailleurs la prémisse d’un autre type d’ascèse qui est celle de l’écriture, notamment l’écriture de soi.

Tout le cynisme est une véritable philosophie de l’ascèse basée sur l’effort, le courage, le travail. Cette ascèse est intimement articulée avec la raison, que l’homme doit savoir utiliser pour renoncer à ses passions et les maîtriser. En ne recherchant pas le plaisir, on découvre l’apaisement, la sérénité d’une vie sans désirs vains. La vie du cynique ne doit pas être cachée, car celui qui mène le vie philosophique n’a pas à cacher ce qu’il fait.

Ascèse philosophique et ascèse physique.

Dans l’ascèse cynique mais aussi stoïcienne, épicurienne, comme chez SOCRATE, la dimension corporelle est importante et les exercices physiques ne sont pas relégués au second plan. L’exercice physique est donc nécessaire mais, là encore, dans une certaine tempérance, l’excès d’activité physique est abordé par PLATON lorsqu’il évoque le risque d’ensommeiller l’âme dans un corps trop puissant (la République).

Le rôle d’autrui.

« Pour que la pratique de soi arrive à ce soi qu’elle vise, l’autre est indispensable ». (Michel FOUCAULT herméneutique du sujet). Prendre soin des autres, c’est dans le même temps prendre soin de soi. Que ce soit chez les épicuriens ou les stoïciens, seul le philosophe est capable d’aider les autres en les dirigeants, « le philosophe est celui qui est l’hegemon, le guide, pour tous les hommes, en ce qui concerne les choses qui conviennent à leur nature » (MUSORIUS RUFUS, fragment XIX).

La parrhèsia, c’est le tout dire, le franc-parler, la liberté de parole. « C’est le courage de dire la vérité chez celui qui pense, mais c’est aussi le courage de l’interlocuteur qui accepte de recevoir comme vraie la vérité blessante qu’il entend » Michel  FOUCAULT (le courage de la vérité). EPICURE montre qu’il est tout à fait possible de rompre avec le monde commun, avec le mondain, en constituant, à l’aide de la philosophie, une autre communauté, une autre société. « Une vie à laquelle l’examen fait défaut ne mérite pas qu’on la vive » (PLATON, apologie de Socrate). Seul celui qui est capable d’une vraie rencontre avec autrui est capable d’une rencontre authentique avec lui-même et l’inverse est également vrai.

La conversion philosophique.

Pierre HADOT montre que le sage par excellence est SOCRATE, parce que justement il sait qu’il n’est pas sage, parce qu’il sait qu’il ne sait rien. Ainsi se retrouve-t-il placé entre les dieux, qui sont sages, et les hommes du commun, qui eux croient être sages, mais ne le sont pas. La théorie de PLATON est que, si on laisse gouverner la cité par les philosophes, ils convertiront la cité à l’idée du Bien. Marc AURELE précise qu’il faut se regarder. Cette conversion du regard dans la pratique de soi, que ce soit chez SENEQUE, Marc AURELE ou EPICTETE, souligne d’abord la volonté de se détourner du regard des autres.

Exercices spirituels stoïciens, épicuriens, et cyniques : théories, pratiques et singularités.

Les principes stoïciens.

Parmi les piliers fondamentaux de l’école stoïcienne se trouve la nécessité de vivre en harmonie avec la nature, cela signifie pour l’homme de comprendre l’ordre universel et de s’y conformer. Les stoïciens estiment que si les hommes sont malheureux, c’est parce qu’ils cherchent à atteindre des choses, des biens, qu’ils risquent tout simplement de ne pas obtenir. Etre « sans souci » pour le stoïcien c’est le juste moment pour l’entraînement, la préparation de son esprit à ce qui peut advenir. EPICTETE conseille de ne jamais se croire en possession de quoi que ce soit. Il demande aussi de ne pas considérer et encore moins souhaiter, que les choses adviennent comme on le voudrait, mais d’accepter que les choses arrivent comme elles arrivent, pour vivre des jours heureux.

Marc AURELE suggère certes, de savoir prendre de la distance face aux choses, mais également d’avoir la capacité de s’en approcher le plus possible. Il ne prend pas de hauteur vis-à-vis du monde, il s’agenouille auprès des choses pour s’incorporer en elles. A chaque instant pour les stoïciens, il faut que le philosophe soit parfaitement conscient de ce qu’il est et de ce qu’il fait.

Les principe épicuriens.

C’est dans les trois lettre à ses disciples que l’on peut trouver des exercices spirituels chez EPICURE : dans la correspondance adressée à HERODOTE, qui porte sur les réalités physiques, dans celles portant sur les réalités célestes envoyée à PYTHOCLES, enfin et surtout dans le troisième, celle adressée à MENECEE puisqu’elle s’interroge sur les modes de vie.

Tout est ici et maintenant, pris en charge autant que mis en œuvre par les hommes, que ce soit le bien comme le mal, le bon et le mauvais, l’éthique et la morale. Les dieux ne sont pas à redouter absent de notre monde. Ce principe d’immanence irrigue toute la philosophie épicurienne.

EPICURE remet les choses à leur juste place, et montre que la vie heureuse dépend non pas d’un hasard ou d’un destin, mais des choix que l’on fait. Celui qui dit que le temps de philosopher n’est pas encore venu, ou que ce temps est passé, est pareil à celui qui, en parlant du bonheur, dit que le temps n’est pas venu ou qu’il n’est plus là ». (EPICURE lettre à Ménécée).

Principes cyniques.

Les idées d’ANTISTHENE sont très simples, mais non moins puissantes : la vertu est la même pour tous les individus et elle peut s’apprendre, il s’agit pour cela de désapprendre ce qui est mal en écartant notamment toutes les traditions, les conventions sociales.

Pour atteindre l’apathie les cyniques invitent à s’inspirer de deux ordres : le monde animal, les animaux ont des besoins très restreints et le monde divin, dans l’imaginaire collectif, les dieux n’ont pas de besoin, il s’agit de tendre vers cette attitude. Le cynisme renvoie les religions aux fables comme les mythologie et autres contes, dont l’objectif n’est qu’une exploitation de l’ignorance des pauvres gens, des incultes. Lorsqu’un jour on demanda à DIOGENE comment on pouvait devenir maître de soi, il répondit : «  en se reprochant à soi-même ce que l’on reproche aux autres ».

L’introduction des exercices spirituels antiques dans le christianisme.

La spiritualité chrétienne a recueilli « l’héritage de la philosophie antique et de ses pratiques spirituelles, et dans le Moyen Age monastique aussi bien que dans l’antiquité, philosophia désigne non pas une théorie ou une manière de connaître, mais une sagesse vécue, une manière de vivre selon la raison ». (Jean LECLERCQ, pour l’histoire de l’expression « philosophie chrétienne »).

L’austérité, les interdictions, les renoncements étaient déjà développés chez les anciens comme exercices spirituels. La morale austère, omniprésente dans le souci de soi antique, est acclimatée, transposée, transférée, elle a été « reprise et a été retravaillée dans une finalité chrétienne.

Alors qu’il y a recherche d’un salut dans les pratiques ascétiques pour les chrétiens, il s’agit pour les Anciens de donner à leur vie de la valeur, d’en faire un objet de connaissance et un objet d’art. « De l’antiquité au christianisme, on passe d’une morale qui était essentiellement recherche d’une éthique personnelle à une morale comme obéissance à un système de règles ». Michel FOUCAULT (une esthétique de l’existence).

Si les règles ascétiques se développèrent chez les anciens avec le succès que l’on sait, c’était dans une perspective d’un mieux-être. Elles étaient clairement une façon de prendre soin de soi pour sa propre réalisation. Le christianisme va détourner le but de l’ascèse. Il n’est plus un outil de réalisation de soi mais l’outil destiné au Salut de soi. Ainsi « on va en quelque sorte déséquilibrer ou, en tout cas bouleverser cette thématique du souci de soi. Bien que, je le rappelle une fois encore, chercher son salut sera précisément la renonciation ». Michel FOUCAULT (l’éthique du souci de soi comme pratique de la liberté).

Le rapport du maître est fondamental dans l’antiquité, comme nous l’avons vu. Les enjeux sont ceux de la capacité du maître à conduire son disciple vers une autonomie dans la recherche de l’amélioration de soi. Quand un grec se rend chez un philosophe et s’adjoint ses services pour que sa conscience soit sous sa direction, ce peut-être pour atteindre l’apatheia, l’élimination de tous les maux dont nous ne sommes pas maîtres et qui nous rendent esclaves de nous-mêmes, qui nous rendent passifs, comme les plaisirs de la chair chez les stoïciens. Parmi les exercices spirituels il y a les apophtègmes, paroles célèbres des Anciens, les Kephalaia, collection de sentences courtes que l’on trouve notamment chez Marc AURELE et qui servent à la méditation. EPICTETE rappelle ceci : «  ne cherche pas à ceque les évènements soient comme tu veux, mais veuille que les évènements soient comme ils sont et tu seras dans la sérénité ».

MONTAIGNE une vie philosophique.

Le 16ème siècle est une continuité du stoïcisme antique et FOUCAULT précise que cette continuité s’articule autour de la réactualisation du problème du « comment se gouverner soi-même ». (cf. Michel FOUCAULT, comment se gouverner soi-même ») ;

On notera aussi cette continuité chez DESCARTES, quelles règles se donner à soi-même ? C’est dans ce contexte que l’ouvrage de DESCARTES « Règles pour la direction de l’esprit » apparaît. A travers une vingtaine de règles, DESCARTES cherche à définir la façon idéale de diriger son esprit dans un souci d’accès à la vérité.

Après avoir vécu quasiment en autarcie pendant dix années dans sa tour MONTAIGNE décide de partir en voyage. C’est l’environnement différent, la confrontation avec autrui, la compagnie d’inconnus qui permettent au voyageur de construire son propre « soi ». Selon MONTAIGNE, il n’y a pas de meilleure école pour se former à la vie que de proposer à son âme en permanence la diversité des autres populations, des autres coutumes et traditions. Dans le discours de la servitude volontaire, LA BOETIE va jusqu’à exposer que l’amitié est une chose sainte, qu’elle n’est pas donnée à tout le monde et qu’elle ne peut exister « qu’entre les gens de bien ».

MONTAIGNE s’est plongé dans la lecture approfondie de SEXTUS EMPIRICUS. Il en retient qu’il vaut mieux douter des choses qui semblent apparentes que de croire sans avoir correctement examiné les choses. (Marcel CONCHE, Montaigne et la philosophie). C’est d’ailleurs tout le propos du terme « essai », dont l’étymologie renvoie à la « pesée ». La pesée était faite par l’ « essayeur », celui qui évaluait la teneur en or et en argent des différentes monnaies, jaugeant ainsi leur bon aloi, l’essayeur était aussi celui qui travaillait avec l’alchimiste et qui avait toute compétence pour mélanger les différents ingrédients afin de réaliser une bonne expérimentation. De même, MONTAIGNE essaye, jauge, évalue, le matériau cependant n’est plus les ingrédients ni les métaux, c’est l’esprit.

Le doute cartésien comme exercice spirituel.

Il y a chez DESCARTES un « bon usage des passions » qui montre que celles-ci sont à garder à bonne distance de soi. Savoir s’en détourner quand il le faut, savoir les utiliser à bon escient, tel est l’équilibre à rechercher. Les méditations de prima philosophia qui paraissent en 1641 constituent une expérience philosophique à la fois pour DESCARTES lui-même qui va par leur biais réaliser une introspection, et pour le lecteur, qui est invité non seulement à les lire, mais aussi à les expérimenter.

DESCARTES savait également que meditio en latin signifie « exercice », « préparation », « apprentissage » tout comme melete en grec. Dans ses méditations métaphysiques, DESCARTES fait lui-même le lien entre « exercice » et « méditation », notamment en demandant au lecteur de passer une journée sur chacune de ses méditations. C’est ce qui fait dire à Michel FOUCAULT que « les méditations » ont le même souci spirituel d’accéder à un mode d’être où le doute ne sera plus permis et où enfin on connaître ». DESCARTES expose la necessité du doute en première instance, partant du principe, comme MONTAIGNE, qu’il vaut mieux douter de tout que de croire quelque chose d’incertain.

Le doute cartésien est un exercice spirituel, mais fugitif. Il ne s’y apparente que l’espace d’un instant, avant d’être confronté à Dieu et vidé de son sens, pour finalement disparaître.

Exercices spirituels des mœurs :SHAFTESBURY, KANT,ROUSSEAU.

Le philosophe anglais Anthony ASHLEY COOPER, comte de SHAFTESBURY est souvent présenté comme « le champion moderne su stoïcisme. Rejetant la philosophie comme exégèse, comme lecture et analyse de textes SHAFTESBURY devance ici tous ceux qui formuleront des critiques sur cette transformation de la philosophie, notamment THOREAU et WIIGENSTEIN.

SHAFTESBURY met ainsi en œuvre un stoïcisme se situant à distance des passions mais autant de la raison. La recherche de la simplicité est fondamentale pour l’homme « la partie de l’humanité qui est hors de sens admire le clinquant, les meilleurs et ceux qui sont des juges éclairés admirent la simplicité. Pour SHAFTESBURY il faut être « législateur de soi-même ».

C’est dans cette optique Shaftesburienne que semble s’inscrire KANT. Le principe kantien des devoirs envers soi-même est la connaissance de soi qui se veut comme examen de la pureté de notre intention morale. Dans la métaphysique des meours Kant énonce les mêmes principes et dogmes que les anciens. La plus grande atteinte au devoir que l’on a envers soi-même survient dans le mensonge. Comme pour les écoles antiques, c’est dans l’ascétisme que KANT entrevoit les possibilités de l’exécution des devoirs envers soi-même. Par ascetisme moral, KANT entend la culture de la vertu. Pour KANT il y a deux représentations possibles de la philosophie : la philosophie scolaire d’une part, qui n’est que pure spéculation et ne vise qu’à être qu’à être systématiquement qu’à la perfection logique de la connaissance, la philosophie du monde, de l’autre, qui consiste dans l’expérience des hommes et dans la sagesse qui en résulte. (critique de la raison pure).

« La philosophie de ROUSSEAU est en effet profondemment en accord avec les exercices spirituels antiques ».( Marie-Odile GOULET-CAZE, les cyniques grecs, fragments et témoignages 1992). ROUSSEAU, qui connaît bien les écoles de l’antiquité élabore le « rousseauisme » comme manière de vivre philosophiquement. ROUSSEAU réhabilite la figure du sage, soulignant ce qu’il y a d’important, ce dont il s’agit de se préoccuper et, au contraire ce qu’il faut négliger. Son but est l’exemplarité et l’importance d’accorder ses actes à ses pensées. Barbara CARNEVALLI (le moi ineffaçable : exercices spirituels et philosophie moderne) voit plutôt en ROUSSEAU l’anticipation d’une forme de dandysme. Les anciens qui ne brillaient que par leur discrétion et leur humilité sont peu en accord avec ROUSSEAU, souvent extravagant, excentrique et peu modeste 

Pour conclure.

L’espace contemporain, que l’on peut faire commencer vers la fin du 19ème siècle et le début 20ème n’est pas moins concerné par une influence, voire une présence des exercices spirituels antiques.

Des penseurs qui vont notamment d’EMERSON à FOUCAULT en passant par THOREAU, PIERCE, ou encore WITTGENSTEIN vont contribuer à leur manière à prolonger les exercices spirituels. En reprenant les leçons des anciens, ils vont continuer à considérer la philosophie avant tout comme une manière de vivre.

 

Xavier%20Pavie

Xavier Pavie est docteur en philosophie (thèse sur la réception des exercices spirituels dans la philosophie contemporaine), chercheur associé au sein de l’IREPH (Institut de recherches philosophiques) de l’université Paris-Ouest. Il est directeur de l’Institut ISIS de l’ESSEC Business school où il est également enseignant. Xavier Pavie a contribué à la rédaction de plusieurs chroniques dans divers magazines. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur ce sujet : L’Apprentissage de soi (Eyrolles, 2010), Exercices spirituels dans la phénoménologie de Husserl (L’Harmattan, 2010), La Méditation Philosophique (Eyrolles, 2011), Exercices spirituels - leçons de la philosophie comme manière de vivre (Belles Lettres, 2012) et Exercices spirituels - leçons de la philosophie contemporaine, un excellent nouveau livre de Xavier Pavie publié aux Belles Lettres qui fait suite à "Exercices spirituels - Leçons de la philosophie antique"